Elégies 1833-1859 Par Marceline Desbordes-Valmore ELEGIES LA MAISON DE MA MERE p3 Maison de la naissance, ô nid, doux coin du monde ! ô premier univers où nos pas ont tourné ! Chambre ou ciel, dont le coeur garde la mappemonde, au fond du temps je vois ton seuil abandonné. Je m' en irais aveugle et sans guide à ta porte, toucher le berceau nu qui daigna me nourrir. Si je deviens âgée et faible, qu' on m' y porte ! Je n' y pus vivre enfant, j' y voudrais bien mourir, marcher dans notre cour où croissait un peu d' herbe, où l' oiseau de nos toits descendait boire et puis, pour coucher ses enfants, becquetait l' humble gerbe, entre les cailloux bleus que mouillait le grand puits ! p4 De sa fraîcheur lointaine il lave encor mon âme, du présent qui me brûle il étanche la flamme, ce puits large et dormeur au cristal enfermé où ma mère baignait son enfant bien-aimé. Lorsqu' elle berçait l' air avec sa voix rêveuse, qu' elle était calme et blanche et paisible le soir, désaltérant le pauvre assis, comme on croit voir aux ruisseaux de la bible une fraîche laveuse ! Elle avait des accents d' harmonieux amour que je buvais du coeur en jouant dans la cour. Ciel ! Où prend donc sa voix une mère qui chante pour aider le sommeil à descendre au berceau ? Dieu mit-il plus de grâce au souffle d' un ruisseau ? Est-ce l' éden rouvert à son hymne touchante, laissant sur l' oreiller de l' enfant qui s' endort, poindre tous les soleils qui lui cachent la mort ? Et l' enfant assoupi, sous cette âme voilée, reconnaît-il les bruits d' une vie écoulée ? Est-ce un cantique appris à son départ du ciel, où l' adieu d' un jeune ange épancha quelque miel ? Merci, mon Dieu ! Merci de cette hymne profonde, pleurante encore en moi dans les rires du monde, alors que je m' assieds à quelque coin rêveur pour entendre ma mère en écoutant mon coeur : ce lointain au revoir de son âme à mon âme soutient en la grondant ma faiblesse de femme ; comme au jonc qui se penche une brise en son cours a dit : " ne tombe pas ! J' arrive à ton secours. " elle a fait mes genoux souples à la prière. J' appris d' elle, seigneur, d' où vient votre lumière, p5 quand j' amusais mes yeux à voir briller ses yeux, qui ne quittaient mon front que pour parler aux cieux. à l' heure du travail qui coulait pleine et pure, je croyais que ses mains régissaient la nature, instruite par le Christ, à sa voix incliné, qu' elle écoutait priante et le front prosterné. Vraiment, je le croyais ! Et d' une foi si tendre que le Christ au lambris me paraissait l' entendre : je voyais bien que, femme, elle pliait à Dieu, mais ma mère, après lui, l' enseignait en tout lieu. L' ardent soleil de juin qui riait dans la chambre, l' âtre dont les clartés illuminaient décembre, les fruits, les blés en fleur, ma fraîche nuit, mon jour, ma mère créait tout du fond de son séjour. C' était ma mère ! ô mère ! ô Christ ! ô crainte ! ô charmes ! Laissez tremper mon coeur dans vos suaves larmes ; laissez ces songes d' or éclairer les vieux murs des pauvres innocents nés dans les coins obscurs ; laissez, puisqu' ici-bas nous nous perdons sans elles, des mères aux enfants comme aux oiseaux des ailes. Quand la mienne avait dit : " vous êtes mon enfant ! " le ciel, c' était mon coeur à jour et triomphant ! ... elle se défendait de me faire savante : " apprendre, c' est vieillir, disait-elle, et l' enfant se nourrira trop tôt du fruit que Dieu défend, fruit fiévreux à la sève aride et décevante. L' enfant sait tout qui dit à son ange gardien : -" donnez-nous aujourd' hui notre pain quotidien ! " c' est assez demander à cette vie amère, assez de savoir suivre et regarder sa mère, et nous aurons appris pour un long avenir si nous savons prier, nous soumettre et bénir ! " p6 et je ne savais rien à dix ans qu' être heureuse, rien que jeter au ciel ma voix d' oiseau, mes fleurs ; rien, durant ma croissance aigüe et douloureuse, que plonger dans ses bras mon sommeil ou mes pleurs. Je n' avais rien appris, rien lu que ma prière. Quand mon sein se gonfla de chants mystérieux, j' écoutais notre-dame et j' épelais les cieux, et la vague harmonie inondait ma paupière ; les mots seuls y manquaient, mais je croyais qu' un jour on m' entendrait aimer pour me répondre : amour ! Les psaumes de l' oiseau caché dans le feuillage, ce qu' il raconte au ciel par le ciel répondu, mon âme qu' on croyait indolente ou volage, l' a toujours entendu ! Et quand là-bas, là-bas, comme on peint l' espérance, Dieu montrait l' arc-en-ciel aux pèlerins errants, s' il avait ruisselé sur ma vierge souffrance, la nuit se sillonnait de songes transparents ; et sur l' onde qui glisse et plie, et s' abandonne, quand j' avais amassé des parfums purs et frais, en voyant fuir mes fleurs que n' attendait personne, je regardais ma mère et je les lui montrais. Et ma mère disait : " c' est une maladie, un mélange de jeux, de pleurs, de mélodie : c' est le coeur de mon coeur ! Oui, ma fille ! Plus tard, vous trouverez l' amour et la vie... autre part. " innocence ! Innocence ! éternité rêvée ! Au bout des temps de pleurs serez-vous retrouvée ? êtes-vous ma maison que je ne peux rouvrir ? Ma mère ! Est-ce la mort ? ... je voudrais bien mourir ! ELEGIES AU MEDECIN DE MA MERE p7 M Taranget, de Douai. toi dont l' âme à la fois lumineuse et sensible sur nos pâles douleurs s' use comme un flambeau, duelliste sublime et vainqueur du tombeau, laisse chanter mon coeur sous ton laurier paisible ; laisse-le se rouvrir au rayon qu' autrefois ton regard attacha sur un enfant débile, qui n' oublia jamais, dans son destin mobile, que ton nom a tremblé dans sa fébrile voix ; que ta main de mon père entr' ouvrait la demeure quand Dieu sous ta figure y désaffligeait l' heure, alors que maladive et lourde à mon berceau, comme l' oiseau blessé pèse sur un roseau, l' heure traînait son vol au toit de ma famille et menaçait d' éteindre une petite fille ; p8 que c' est ta volonté qui ralluma mon sort, qui me reprit deux fois dans l' aile de la mort, et quand je vacillais, luciole éphémère, me rendit toute vive aux larmes de ma mère. Oui, tu plains de nos maux la triste profondeur, toi ! Tu comprends tout l' homme en t' écoutant toi-même, car ton étoile veuve au sein de sa splendeur, sait que l' on meurt déjà quand on perd ce qu' on aime. Ne meurs pas ! Souffre encore ! Aide-nous à souffrir ! Laisse à mon doux pays ta charité savante, à quelque humble famille une mère vivante et quelque pauvre enfant qui ne veut pas mourir ! ELEGIES LA FLEUR D'EAU p9 Fleur naine et bleue, et triste, où se cache un emblême, où l' absence a souvent respiré le mot : j' aime ! Où l' aile d' une fée a laissé ses couleurs, toi, qu' on devrait nommer le colibri des fleurs, traduis-moi : porte au loin ce que je n' ose écrire ; console un malheureux comme eût fait mon sourire : enlevée au ruisseau qui délasse mes pas, dis à mon cher absent qu' on ne l' oubliera pas ! Dis qu' à son coeur fermé je vois ce qui se passe ; dis qu' entre nos douleurs je ne sens pour espace que ton voile charmant d' amitié, que toujours je puise dans ma foi les voeux que tu lui portes, que je les lui dédie avec tes feuilles mortes, frêles et seuls parfums répandus sur mes jours ; dis qu' à veiller pour lui mon âme se consume, qu' elle a froid, qu' elle attend qu' un regard la rallume ! p10 Dis que je veux ainsi me pencher sous mes pleurs, ne trouver nulle joie au monde, au jour, aux fleurs, que la source d' amour est scellée en mon âme, que je sais bien quelle âme y répondrait encor, dont je serais la vie, et qui serait ma flamme. Il le sait bien aussi ; mais cette âme, elle dort... va donc comme un oeil d' ange éveiller son courage ; dis que je t' ai cueillie à la fin d' un orage, que je t' envoie à lui comme un baiser d' espoir, et que se joindre ainsi c' est presque se revoir ! ELEGIES CROYANCE p11 Souvent il m' apparut sous la forme d' un ange dont les ailes s' ouvraient, remontant de la terre au ciel où rien ne change ; et j' ai vu s' abaisser, pleins d' une force étrange, ses bras qui m' attiraient. Je montais. Je sentais de ses plumes aimées l' attrayante chaleur ; nous nous parlions de l' âme et nos âmes charmées, comme le souffle uni de deux fleurs embaumées, n' étaient plus qu' une fleur. Et je tremblerai moins pour sortir de la vie : il saura le chemin. J' en serai, de bien près, devancée ou suivie ; puis, entre Dieu qui juge et ma crainte éblouie, il étendra sa main. p12 Ce noeud, tissu par nous dans un ardent mystère dont j' ai pris tout l' effroi, il dira que c' est lui, si la peur me fait taire ; et s' il brûla son vol aux flammes de la terre, je dirai que c' est moi ! Son souffle lissera mes ailes sans poussière pour les ouvrir à Dieu, et nous l' attendrirons de la même prière ; car, c' est l' éternité qu' il nous faut tout entière : on n' y dit plus : " adieu ! " ELEGIES AVANT TOI p13 comme le rossignol qui meurt de mélodie souffle sur son enfant sa tendre maladie, morte d' aimer, ma mère, à son regard d' adieu, me raconta son âme et me souffla son Dieu. Triste de me quitter, cette mère charmante, me léguant à regret la flamme qui tourmente, jeune, à son jeune enfant tendit longtemps sa main, comme pour le sauver par le même chemin. Et je restai longtemps, longtemps, sans la comprendre, et longtemps à pleurer son secret sans l' apprendre, à pleurer de sa mort le mystère inconnu, le portant tout scellé dans mon coeur ingénu, ce coeur signé d' amour comme sa tendre proie, où pas un chant mortel n' éveillait une joie. On eût dit, à sentir ses faibles battements, une montre cachée où s' arrêtait le temps ; p14 on eût dit qu' à plaisir il se retint de vivre. Comme un enfant dormeur qui n' ouvre pas son livre, je ne voulais rien lire à mon sort, j' attendais ; et tous les jours levés sur moi, je les perdais. Par ma ceinture noire à la terre arrêtée, ma mère était partie et tout m' avait quittée : le monde était trop grand, trop défait, trop désert ; une voix seule éteinte en changeait le concert : je voulais me sauver de ses dures contraintes, j' avais peur de ses lois, de ses morts, de ses craintes, et ne sachant où fuir ses échos durs et froids, je me prenais tout haut à chanter mes effrois ! Mais quand tu dis : " je viens ! " quelle cloche de fête fit bondir le sommeil attardé sur ma tête ; quelle rapide étreinte attacha notre sort, pour entre-ailer nos jours d' un fraternel essor ! Ma vie, elle avait froid, s' alluma dans la tienne, et ma vie a brillé, comme on voit au soleil se dresser une fleur sans que rien la soutienne, rien qu' un baiser de l' air, rien qu' un rayon vermeil... aussi, dès qu' en entier ton âme m' eut saisie, tu fus ma piété ! Mon ciel ! Ma poésie ! Aussi, sans te parler, je te nomme souvent mon frère devant Dieu ! Mon âme ! Ou mon enfant ! Tu ne sauras jamais, comme je sais moi-même, à quelle profondeur je t' atteins et je t' aime ! Tu serais par la mort arraché de mes voeux, que pour te ressaisir mon âme aurait des yeux, des lueurs, des accents, des larmes, des prières, qui forceraient la mort à rouvrir tes paupières ! Je sais de quels frissons ta mère a dû frémir sur tes sommeils d' enfant : moi, je t' ai vu dormir... p15 toi, ne sois pas jaloux ! Quand tu me vois penchée, quand tu me vois me taire, et te craindre et souffrir, c' est que l' amour m' accable. Oh ! Si j' en dois mourir, attends : je veux savoir si, quand tu m' as cherchée, tu t' es dit : " voici l' âme où j' attache mon sort et que j' épouserai dans la vie ou la mort. " oh ! Je veux le savoir. Oh ! L' as-tu dit ? ... pardonne ! On est étrange, on veut échanger ce qu' on donne. Ainsi, pour m' acquitter de ton regard à toi, je voudrais être un monde et te dire : " prends-moi ! " née avant toi... douleur ! Tu le verrais peut-être, si je vivais trop tard. Ne le fais point paraître, ne dis pas que l' amour sait compter, trompe-moi : je m' en ressouviendrai pour mourir avant toi ! ELEGIES AVEU D'UNE FEMME p16 Savez-vous pourquoi, madame, je refusais de vous voir ? J' aime ! Et je sens qu' une femme des femmes craint le pouvoir. Le vôtre est tout dans vos charmes, qu' il faut, par force, adorer. L' inquiétude a des larmes : je ne voulais pas pleurer. Quelque part que je me trouve, mon seul ami va venir ; je vis de ce qu' il éprouve, j' en fais tout mon avenir. Se souvient-on d' humbles flammes quand on voit vos yeux brûler ? Ils font trembler bien des âmes : je ne voulais pas trembler. p17 Dans cette foule asservie, dont vous respirez l' encens, où j' aurais senti ma vie s' en aller à vos accents, celui qui me rend peureuse, moins tendre, sans repentir, m' eût dit : " n' es-tu plus heureuse ? " je ne voulais pas mentir. Dans l' éclat de vos conquêtes si votre coeur s' est donné, triste et fier au sein des fêtes, n' a-t-il jamais frissonné ? La plus tendre, ou la plus belle, aiment-elles sans souffrir ? On meurt pour un infidèle : je ne voulais pas mourir. ELEGIES JE L'AI PROMIS p18 Tu me reprends ton amitié : je n' ai donc plus rien dans le monde, rien que ma tristesse profonde. N' en souffris-tu que la moitié, toi, dans ta mobile amitié, va ! Je plaindrai ta vie amère. Que Dieu pour l' amour de sa mère, ou pour moi, te prenne en pitié ! On ne commande pas l' amour : il n' obéit pas, il se donne ; voilà pourquoi je te pardonne : mais tu m' as tant aimée un jour que j' en demeurai tout amour. Pour une autre as-tu fait de même ? Aime donc longtemps, si l' on t' aime : c' est mortel quand ce n' est qu' un jour. p19 Et ma part de bonheur promis, comme aux plus humbles de la terre, bonheur qu' avec un saint mystère entre tes mains j' avais remis, dans l' abandon d' un coeur soumis ; si j' en résigne le partage, c' est pour t' en laisser davantage : rien pour moi, rien ! Je l' ai promis. ELEGIES J'AVAIS FROID p20 Je l' ai rêvé ! C' eût été beau de s' appeler ta bien-aimée, d' entrer sous ton aile enflammée, où l' on monte par le tombeau. Il résume une vie entière, ce rêve lu dans un regard : je sais pourtant que ta paupière en troubla mes jours par hasard. Non, tu ne cherchais pas mes yeux quand tu leur appris la tendresse. Ton coeur s' essayait sans ivresse, il avait froid, sevré des cieux. Seule aussi dans ma paix profonde, vois-tu ! J' avais froid comme toi, et ta vie, en s' ouvrant au monde, laissa tomber du feu sur moi. p21 Je t' aime comme un pauvre enfant soumis au ciel quand le ciel change ; je veux ce que tu veux, mon ange, je rends les fleurs qu' on me défend. Couvre de larmes et de cendre tout le ciel de mon avenir : tu m' élevas, fais-moi descendre. Dieu n' ôte pas le souvenir ! ELEGIES A PAULINE DUCHAMBGE p22 En ce temps-là je montais dans ta chambre causer une heure, et pleurer, et chanter ; car nous chantions pour étourdir décembre, et puis nos pleurs coulaient de nous quitter. Je te cherchais, comme par la campagne quelque hirondelle, échappée aux autans, monte rapide au toit d' une compagne lui raconter ses secrets palpitans, tout ce qui tient dans un sort d' hirondelle : l' orage en haut, la moisson sans chaleur, un nid qui tombe, un message infidèle, un rendez-vous brisé par l' oiseleur. p23 Nous disions tout, l' une à l' autre sincère, larme pour larme et le coeur dans le coeur. Si le bonheur est de croire, ô ma chère, qu' un toit si simple abrita de bonheur ! Et d' où venaient nos plaintes racontées, nos chants furtifs entravés de longs pleurs, nos peurs d' enfants gravement écoutées ? C' est que notre âge avait toutes ses fleurs ! Qui regardait sous mon aile blessée le dard... celui qui me fait mal encor ? Qui doucement essuyait ma pensée du rêve amer qui fait aimer la mort ? Comme aujourd' hui, c' était toi, mon autre âme, lueur vivante éclairant mon chemin, ange gardien sous ton voile de femme à qui Dieu dit : " tenez-la par la main ! " ô jours d' hier ! ô jeunesse envolée avant notre âme, autre oiseau gémissant, ouvrant à Dieu son aile d' exilée rougie au plomb qu' on lui tire en passant ! Posée à peine aux lieux où sonne l' heure, sais-tu quel seuil mon pied triste a tenté ? Tout seuil de Christ où chaque âme qui pleure, a droit d' asile et d' hospitalité. Le front baigné de soleil ou de bise, sans droit ni place au banquet étranger, je me sauvais dans les bras d' une église, seuls bras ouverts au malheur passager. p24 J' allais suspendre une heure à ces vieux dômes où Dieu s' enferme et dit à tous : " entrez ! " où le plain-chant des sonores fantômes crie en tous temps : " frères, quand vous voudrez ! " j' allais verser nos humbles harmonies sur le sommeil étouffé des prisons, berçant, calmant les âcres insomnies, avec l' amour qui bat dans tes chansons. J' étais, je suis la voyageuse encore, lasse d' absence et de tous les séjours, que de ta chambre indigente et sonore l' écho tourmente et rappelle toujours. Mon sort lancé vers l' étoile inconnue serrait sa chaîne à chaque mouvement ; mes yeux rêveurs et mouillés sous la nue à ton rideau retournaient tristement. Charme aimanté ! Lampe qui se consume ! Coeur oppressé de chants mélodieux ! Oh ! Sous ta cendre où l' ange se rallume, m' attendras-tu pour nous enfuir aux cieux ? J' irai te prendre, attends ! Pauvre et chérie, dernier reflet de mon lointain doré, replie encor ton aile endolorie : toi, si tu meurs, je crois que je mourrai ! ELEGIES SOLITUDE p25 Abîme à franchir seule, où personne, oh ! Personne ne touchera ma main froide à tous après toi ; seulement à ma porte, où quelquefois Dieu sonne, le pauvre verra, lui, que je suis encor moi, si je vis ! Puis, un soir, ton essor plus paisible s' abattra sur mon coeur immobile, brisé par toi, mais tiède encor d' avoir été sensible et vainement désabusé ! ELEGIES L'HIVER p26 Non, ce n' est pas l' été, dans le jardin qui brille, où tu t' aimes de vivre, où tu ris, coeur d' enfant ! Où tu vas demander à quelque jeune fille son bouquet frais comme elle et que rien ne défend ; ce n' est pas aux feux blancs de l' aube qui t' éveille, qui rouvre à ta pensée un lumineux chemin, quand tu crois, aux parfums retrouvés de la veille, saisir déjà l' objet qui t' a dit : " à demain ! " non ! Ce n' est pas le jour, sous le soleil d' où tombent les roses, les senteurs, les splendides clartés, les terrestres amours qui naissent et succombent, que tu dois me rêver pleurante à tes côtés. p27 C' est l' hiver, c' est le soir, près d' un feu dont la flamme éclaire le passé dans le fond de ton âme. Au milieu du sommeil qui plane autour de toi une forme s' élève ; elle est pâle ; c' est moi ! C' est moi qui viens poser mon nom sur ta pensée, sur ton coeur étonné de me revoir encor, triste, comme on est triste, a-t-on dit, dans la mort, à se voir poursuivi par quelque âme blessée, vous chuchotant tout bas ce qu' elle a dû souffrir, qui passe et dit : " c' est vous qui m' avez fait mourir ! " ELEGIES ALBERTINE p28 à Madame Héloïse Saudeur, de Douai tu sais qu' elle était sainte et mourut sans remord ! Moi, je ne suis que femme et j' ai peur de la mort. J' ai peur de voir tomber les voiles de mon âme ; retenue à la terre avec des noeuds de flamme, j' ai peur qu' elle s' en aille à la porte des cieux pleurer longtemps, et nue, et devant bien des yeux ! C' est mon rêve, ma croix triste et lourde de larmes, le fantôme assidu qui refait les alarmes, les soupirs, les frissons de mes nuits sans sommeil, et qui me rend si pâle au retour du soleil ! Mais, Albertine ! ô chère ! ô pure ! ô sainte femme ! Chaque pleur de mes yeux me rappelle son nom. Quand ils ont déchiré les voiles de son âme, sais-tu son cri vers Dieu ? " je meurs bien tard... pardon ! " p29 cette âme où ne tremblait ni repentir, ni larme, aimait ! Aimait ! Et puis, comme si quelque charme mis entre elle et le monde eût isolé ses pas, elle errait dans la foule et ne s' y mêlait pas. p30 ELEGIES REVE D'UNE FEMME Veux-tu recommencer la vie, femme, dont le front va pâlir ? Veux-tu l' enfance, encor suivie d' anges enfants pour l' embellir ? Veux-tu les baisers de ta mère échauffant tes jours au berceau ? -" quoi ? Mon doux éden éphémère ? Oh ! Oui, mon Dieu ! C' était si beau ! " sous la paternelle puissance veux-tu reprendre un calme essor, et dans des parfums d' innocence laisser épanouir ton sort ? Veux-tu remonter le bel âge, l' aile au vent comme un jeune oiseau ? -" pourvu qu' il dure davantage, p31 veux-tu rapprendre l' ignorance dans un livre à peine entr' ouvert ? Veux-tu ta plus vierge espérance, oublieuse aussi de l' hiver ? Tes frais chemins et tes colombes les veux-tu jeunes comme toi ? -" si mes chemins n' ont plus de tombes, oh ! Oui, mon Dieu ! Rendez-les moi ! " reprends-donc de ta destinée l' encens, la musique, les fleurs ! Et reviens, d' année en année, au temps qui change tout en pleurs ; va retrouver l' amour, le même ! Lampe orageuse, allume-toi ! " -retourner au monde où l' on aime ? ... ô mon sauveur ! éteignez-moi ! " ELEGIES FLEUR D'ENFANCE p32 l' haleine d' une fleur sauvage, en passant tout près de mon coeur, vient de m' emporter au rivage où naguère aussi j' étais fleur. Comme au fond d' un prisme où tout change, où tout se relève à mes yeux, je vois un enfant aux yeux d' ange : c' était mon petit amoureux ! p33 Parfum de sa neuvième année, je respire encor ton pouvoir ! Fleur à mon enfance donnée, je t' aime, comme son miroir ! Nos jours ont séparé leur trame, mais tu me rappelles ses yeux ; j' y regardais flotter mon âme : de blonds cheveux en auréole, un regard tout voilé d' azur, une brêve et tendre parole, voilà son portrait jeune et pur. Au seuil de ma pauvre chaumière quand il se sauvait de ses jeux, que ma petite âme était fière ! p34 Cette ombre qui joue à ma rive et se rapproche au moindre bruit, me suit, comme un filet d' eau vive, à travers mon sentier détruit ; chaste, elle me laisse autour d' elle enlacer un chant douloureux. Hélas ! Ma seule ombre fidèle, c' est vous ! Mon petit amoureux ! Femme ! à qui ses lèvres timides ont dit ce qu' il semblait penser, au temps où nos lèvres humides se rencontraient sans se presser, vous ! Qui fûtes son doux messie, l' avez-vous rendu bien heureux ? Du coeur je vous en remercie : c' était mon petit amoureux ! ELEGIES AMOUR ET CHARITE p35 Amour et charité ! Quelque part qu' on vous trouve, Dieu va venir... qu' un seul s' en souvienne et le prouve ! Qu' un seul, où je m' en vais, me réclame tout bas ! Qui donc me sauverait, s' il ne me sauvait pas ? S' il ne disait : " pitié ! C' est moi... " non ! Qu' il se taise ! Non ! Qu' en frappant sur moi l' éternité s' apaise ! Moi, je veux bien pleurer, et mourir, et mourir ; mais sans croire qu' il pleure et sans le voir souffrir ! ELEGIES AU REVOIR p36 Vous ne me voulez plus... qu' ils en cherchent la cause ! Je ne chercherai pas. Vous ne me voulez plus... ainsi des doux romans effeuillés : ils sont lus. Vous avez cru me lire, et cette page est close. Pourtant, je l' ai marquée avec un signet noir, cette page éternelle où s' arrête ma vie. La vôtre, quelque jour, de mémoire suivie, tressaillera d' un mot qui s' y cache : au revoir ! Mot sans faste, mot vrai, lien de l' âme à l' âme, rappelant tôt ou tard l' homme où pleure la femme. Avec étonnement vous vous en souviendrez, et, sans l' avoir prévu, ni su, vous reviendrez ! p37 Et ce ne seront plus les parfums de la terre, les aveux échangés dans un tremblant mystère, les serments... tu vois bien ce qu' ils sont, les serments ! Je ne t' en ai point fait dans nos enchantements. Non ! Ce ne sera plus ce rêve à deux, le même ! Qui fait vivre, qui vit d' un mot, d' un seul : on m' aime ! Ni les bouquets perdus, broyés sous tes genoux, attiédis du bonheur qui s' étendait sur nous ; ni ces heures sans nom dans le temps balancées, dont les ailes pliaient d' un tel bonheur lassées, alors que je laissais pour unique entretien, mon regard ébloui s' abriter sous le tien, cherchant, ne trouvant pas les mots de mes pensées pour te les faire voir, lorsqu' en moi trop pressées, elles voulaient passer de mon coeur à ton coeur et fondre dans tes yeux quelque doute rêveur. Toi, ton doux cri : pardon ! Qui brisait ma colère, à qui le diras-tu, qu' il sache tant lui plaire ? Une autre, une autre, et puis une autre l' entendra ; mais sur des coeurs fermés ce vain cri frappera. N' en cherche plus l' écho, c' est moi qui le recèle ! Moi, je t' aimai sans borne et de tous les amours ! Le seul que tu poursuis est le seul qui chancelle ; celui-là dit : " demain, " les miens disent : " toujours ! " mais attenter une heure à ton indépendance, mais te créer l' effroi de ma fidélité, acheter de la vie avec ta liberté, demander des égards pour payer ma constance ! ... ils rêvent. Toi, je t' aime... oh ! Tu n' en eus jamais, jamais d' un baiser faux tu ne compris l' outrage, p38 quand tu serrais ma main dans tes mains, tu m' aimais, et puis ce fut la mort... merci de ton courage ! Vois ! J' en ai ; vois ! Je dis : " nous ne nous aimons plus. Ainsi des doux romans effeuillés : ils sont lus. " moi, je mens ! Au revoir, après ce rêve étrange que tu rêveras, toi, sous l' aile d' un autre ange. De ce qui fut à nous emporte le bonheur ! Je n' en avais besoin que quand j' avais un coeur ; c' est là que je souffrais, c' est là que je suis morte. Va ! Nos songes vivants te serviront d' escorte... ces doux songes appris à travers tant d' espoir. Ce n' est donc jamais vrai pour ce monde ! ... au revoir ! Tu viendras ! Ce soir-là, ce sera le silence, d' un passé mal éteint la vague ressemblance, ce qu' on a ressenti d' amer et de profond au jardin dévasté qui versa de l' ombrage sur les jours haletants et doux du premier âge, jours fiévreux, pleins de bruits, que nuls bruits ne défont ! Tu viendras, tu verras ! Nous pleurerons ensemble : c' est là le sort de tout ce que le temps rassemble, comme l' ombre de nous, tu me regarderas, tu verras mieux mon âme : alors tu pleureras ! Ma plus profonde vie, hélas ! Que Dieu te garde ! à travers mon regard que le ciel te regarde, comme tu regardais à travers mes cheveux, que je laissais déjà retomber sur mes yeux ! à deux pas de mes jours que le sort vous entraîne, l' invisible au revoir dans mon sort vous ramène. p39 Allez ! Midi n' est pas l' heure du souvenir ; cette heure sur vos pas vous fera revenir. Chacun a ses douleurs et vous aurez les vôtres, et vous direz mon nom en cherchant dans les autres ; s' il en est un qui reste aux jours abandonnés, oh ! Ce sera le mien qui répondra : venez ! ELEGIES AFFLICTION p40 S' en aller, à travers des pleurs et des sourires, achever par le monde un sort amer et pur, user sa robe blanche, et, pour une d' azur, en laisser les lambeaux aux ronces des martyres, c' est ma vie. Un roseau semble plus fort que moi, je ne m' appuie à rien que je ne tombe à terre, et je chante pourtant l' ineffable mystère qui de mon coeur trahi fait un coeur plein de foi ! D' où vient donc que ce jour surpasse la tristesse de tous les jours tombés hors de ma vie ? Eh ! Quoi ! Sur mes heures, que pousse une immobile loi, le pied du temps bondit de la même vitesse ! D' où vient donc que j' étouffe au sein de l' univers ? Ah ! C' est qu' ils m' ont blessée au milieu de la foule : du grand arbre agité, feuille que le vent roule, ils ont soufflé loin d' eux mes mobiles revers. p41 Allons donc ! Adieu donc, ville inhospitalière, ville trois fois fermée à mes humbles malheurs, pour d' autres si riante et si pleine de fleurs, où ma vie arriva, blonde et pure écolière, à quinze ans ; ville austère où j' appris à pleurer, où j' apportais un coeur si tendre à déchirer ! ... allons ! Je n' entre pas dans un désert, la vie autour de moi se meut, j' ai mon ombre au soleil, partout je trouve terre où le ciel m' a suivie, partout quelque oiseau chante au fond de mon sommeil. Naguère, quand leurs traits dans l' ombre m' ont touchée, je m' en allai vers Dieu ; j' y retourne aujourd' hui : car sa main est pour tous, et je m' y sens cachée ; elle s' étend vers moi ; moi, je me sauve à lui ! Et sous cette main qui délivre, j' entrerai comme tous aux cieux. Là, leur or ne pourra les suivre ; moi, je n' y porterai qu' un livre. Fermé maintenant à leurs yeux ce livre, ce coeur plein d' orages, plein d' abîmes et plein de pleurs, déchiré dans toutes ses pages, Dieu, sauveur de tous les naufrages, aura la clé de ses douleurs. Mais seule, et quand le jour se voile sous la nue, qu' il laisse tomber l' ombre avant la nuit venue, quand l' oiseau sans musique erre aux champs sans couleurs, je ne me sens pas vivre et je ressemble aux fleurs, aux pauvres fleurs baissant leurs têtes murmurantes et qu' on prendrait au loin pour des âmes pleurantes. p42 Quand on se meurt, on plaint tout ce qui va mourir, on plaint tout ce qui souffre ou qui semble souffrir. Mourir ! On ne meurt pas quand on le pense. Une âme prend ses ailes longtemps avant de s' envoler ; une lampe longtemps s' use sans s' exhaler tant qu' un peu d' huile au coeur en remonte la flamme. J' ai des enfants ! Leurs voix, leurs haleines, leurs jeux soufflent sur moi l' amour qui m' alimente encore ; j' ai, pour les regarder, tant d' âme dans les yeux ! Mon étoile est si bien nouée à leur aurore ! On m' a blessée en vain, je ne peux pas mourir : j' ai semé leurs printemps, je dois les voir fleurir. Au milieu de leurs jours, inoffensive et frêle, mort ! Oublieuse mort ! Je passe sous votre aile, et je n' alourdis pas mon vol de haine ; hélas ! S' il fallait me venger, je ne le saurais pas. Vraiment, le pardon calme à défaut d' espérance ; il détend la colère ; on pleure, on apprend Dieu, Dieu triste ! Comme nous voyageur en ce lieu, et l' on courbe sa vie au pied de sa souffrance. Ceux qui m' ont affligée en leurs dédains jaloux, ceux qui m' ont fait descendre et marcher dans l' orage, ceux qui m' ont pris ma part de soleil et d' ombrage, ceux qui sous mes pieds nus ont jeté leurs cailloux, n' ont-ils pas leurs ennuis, leurs jaloux, leurs alarmes, leurs pleurs, pour expier ce qu' ils m' ont fait de larmes ? Quoi donc ! Aux durs sentiers qu' on a tous à courir, seigneur ! Ne faut-il pas mourir et voir mourir ? N' est-ce pas au tombeau que cheminent leurs peines, leurs enfants, leurs amours qui rachètent leurs haines ? p43 Oh ! Qui peut se venger ? Oh ! Par votre abandon, seigneur ! Par votre croix dont j' ai suivi la trace, par ceux qui m' ont laissé la voix pour crier grâce, pardon pour eux ! Pour moi ! Pour tous ! Pardon ! Pardon ! p44 ELEGIES CANTIQUE DES MERES Reine pieuse aux flancs de mère, écoutez la supplique amère des veuves aux rares deniers dont les fils sont vos prisonniers. Si vous voulez que Dieu vous aime et pardonne au geôlier lui-même, priez d' un salutaire effroi pour tous les prisonniers du roi ! On dit que l' on a vu des larmes dans vos regards doux et sans armes ; que Dieu fasse tomber ces pleurs sur un front gros de nos malheurs. Soulagez la terre en démence, faites-y couler la clémence ; et priez d' un céleste effroi p45 car ce sont vos enfants, madame, adoptés au fond de votre âme, quand ils se sont, libres encor, rangés sous votre rameau d' or ; rappelez aux royales haines ce qu' ils font un jour de leurs chaînes, et priez d' un prudent effroi ne sentez-vous pas vos entrailles frémir des fraîches funérailles dont nos pavés portent le deuil ? Il est déjà grand le cercueil ! Personne n' a tué vos filles ; rendez-nous d' entières familles ! Priez d' un maternel effroi comme Esther s' est agenouillée et saintement humiliée entre le peuple et le bourreau, rappelez le glaive au fourreau. Vos soldats vont la tête basse, le sang est lourd, la haine lasse : priez d' un courageux effroi madame ! Les geôles sont pleines, l' air y manque pour tant d' haleines, nos enfants n' en sortent que morts ! Où commence donc le remords ? S' il est plus beau que l' innocence, qu' il soit en aide à la puissance, p46 et priez d' un ardent effroi c' est la faim, croyez-en nos larmes, qui fiévreuse aiguisa leurs armes. Vous ne comprenez pas la faim : elle tue, on s' insurge enfin ! ô vous ! Dont le lait coule encore, notre sein tari vous implore : priez d' un charitable effroi voyez comme la providence confond l' oppressive imprudence, comme elle ouvre avec ses flambeaux, les bastilles et les tombeaux ! La liberté, c' est son haleine qui d' un rocher fait une plaine : priez d' un prophétique effroi quand nos cris rallument la guerre, coeur sans pitié n' en trouve guère ; l' homme qui n' a rien pardonné se voit par l' homme abandonné ; de noms sanglants, dans l' autre vie, sa terreur s' en va poursuivie : priez d' un innocent effroi reine ! Qui dites vos prières, femme ! Dont les chastes paupières savent lire au livre de Dieu ; par les maux qu' il lit en ce lieu, p47 par la croix qui saigne et pardonne, par le haut pouvoir qu' il vous donne, reine ! Priez d' un humble effroi redoublez vos divins exemples, madame ! Le plus beau des temples, c' est le coeur du peuple ; entrez-y ! Le roi des rois l' a bien choisi. Vous ! Qu' on aimait comme sa mère, pesez notre supplique amère, et priez d' un sublime effroi ELEGIES LE LUXEMBOURG p48 à Béranger jardin si beau devenu sombre, tes fleurs attristent ma raison, qui, semblable au ramier dans l' ombre, s' abat au toit de ta prison. Mais à rêver j' ai passé l' heure ; vous qui nous épiez d' en bas, ce n' est qu' un pauvre oiseau qui pleure : sentinelle ! Ne tirez pas ! Au pied des barreaux formidables qui voilent des parents perdus, comme en des songes lamentables, de longs sanglots sont entendus. Grâce aux sanglots qui bravent l' heure ! Vous qu' ils ont irrité là-bas, ce n' est qu' un faible enfant qui pleure : sentinelle ! Ne tirez pas ! p49 Partout les lampes sont éteintes, les bruits des verroux et des fers sont étouffés comme les plaintes de ces silencieux enfers. Plus morne et plus lente que l' heure, à genoux, qui donc est là-bas ? Ce n' est qu' une femme qui pleure : sentinelle ! Ne tirez pas ! Sous l' oeil rouge du réverbère, quel est cet objet palpitant, près du guichet mordant la terre, d' âme et de pitié haletant, sourd au cri de l' homme et de l' heure ? ... vous qui le menacez d' en bas, ce n' est qu' un pauvre chien qui pleure : sentinelle ! Ne tirez pas ! Paix ! Voici qu' on ouvre une porte : c' est la mort traînant ses couleurs, et l' humble bière qu' on emporte, brise en passant de pâles fleurs. Quand du rebelle a frappé l' heure, qui donc ose bénir tout bas ? Ce n' est qu' un vieux prêtre qui pleure : sentinelle ! Ne tirez pas ! ELEGIES QU'EN AVEZ-VOUS FAIT ? p50 Vous aviez mon coeur, moi, j' avais le vôtre : un coeur pour un coeur, bonheur pour bonheur ! Le vôtre est rendu, je n' en ai plus d' autre ; le vôtre est rendu, le mien est perdu ! La feuille et la fleur et le fruit lui-même, la feuille et la fleur, l' encens, la couleur, p51 qu' en avez-vous fait, mon maître suprême ? Qu' en avez-vous fait, de ce doux bienfait ? Comme un pauvre enfant quitté par sa mère, comme un pauvre enfant que rien ne défend, vous me laissez là dans ma vie amère, vous me laissez là, et Dieu voit cela ! Savez-vous qu' un jour l' homme est seul au monde ? Savez-vous qu' un jour il revoit l' amour ? Vous appellerez, sans qu' on vous réponde, vous appellerez, et vous songerez ! ... vous viendrez rêvant sonner à ma porte, ami comme avant, vous viendrez rêvant, et l' on vous dira : " personne ! ... elle est morte. " on vous le dira, mais, qui vous plaindra ? ELEGIES LES ROSEAUX p52 à ma soeur deux roseaux dans les airs entrelaçaient leurs jours et leurs nuits ; ils pliaient, ils balançaient leur tête ensemble ; agenouillés aux pieds de la tempête, ils ne se faisaient qu' un pour être à deux toujours ! L' amitié n' eut jamais de plus étroite chaîne, au monde on n' a rien vu de mieux uni jamais, on eût dit qu' ils s' aimaient jusqu' à manquer d' haleine ; je ne les plaignais pas d' être roseaux, j' aimais ! Et de ce frais hymen montait une harmonie qui parlait ! Qui chantait ! Triste, intime, infinie, quand leur sort haletant demandait au soleil de leur donner un jour encore, un jour vermeil ! p53 Sitôt qu' apparaissaient l' aube et sa soeur l' aurore, " quel bonheur ! Disait l' un, je vois le ciel encore, je vous vois ! " l' autre aussi répondait : " quel bonheur ! Mais j' étais bien pourtant, j' étais sur votre coeur ! " le vieux chêne au coeur dur, vert géant du rivage, de son calme escarpé souriait de les voir : on ne peut contempler l' amour sans s' émouvoir, et tout célibataire a rêvé d' esclavage, de cette molle étreinte où tremblaient les roseaux, battus des mêmes vents, lavés des mêmes eaux. Souvent d' un rossignol la nocturne prière descendait se mouiller dans leurs frissons charmants ; souvent, quelque âme veuve y pleura la dernière avant de s' envoler où vont les vrais amants. Un homme passe : adieu l' union solitaire, adieu la pauvre amour, doux ciment de la terre ! L' homme passe et dans l' air veut souffler une voix : l' homme est triste ; un roseau va gémir sous ses doigts. Leurs noeuds entrelacés dans l' eau se déchirèrent. Du roseau qui s' en va les racines pleurèrent. Enhardi de frayeur, l' autre voulut courir ; il tomba. Tomber seul, c' est tomber pour mourir ! ELEGIES UN BILLET DE FEMME p54 Puisque c' est toi qui veux nouer encore notre lien, puisque c' est toi dont le regret m' implore, écoute bien : les longs serments, rêves trempés de charmes, écrits et lus, comme Dieu veut qu' ils soient payés de larmes, n' en écris plus ! Puisque la plaine après l' ombre ou l' orage rit au soleil, séchons nos yeux et reprenons courage, le front vermeil. Ta voix, c' est vrai ! Se lève encor chérie sur mon chemin ; mais ne dis plus : " à toujours ! " je t' en prie ; dis : " à demain ! " p55 nos jours lointains glissés purs et suaves, nos jours en fleurs ; nos jours blessés dans l' anneau des esclaves, pesants de pleurs ; de ces tableaux dont la raison soupire otons nos yeux, comme l' enfant qui s' oublie et respire, la vue aux cieux ! Si c' est ainsi qu' une seconde vie peut se rouvrir, pour s' écouler sous une autre asservie, sans trop souffrir, par ce billet, parole de mon âme, qui va vers toi, ce soir, où veille et te rêve une femme, viens ! Et prends-moi ! ELEGIES L'AUGURE p56 à une amie que j' avais qu' avais-tu ? Quelle idée au milieu de leur joie, t' a fait dire : " mon Dieu ! Tout est triste. " quel coup frappait sur ta mémoire où quelque ombre tournoie ? Dans leur nuit de lumière et d' encens et de soie, étais-tu donc bien seule et souffrais-tu beaucoup ? Plus belle que pas une et suivie à la trace des parfums ruisselants de tes bandeaux de fleurs, reine par le maintien, poète par la grâce, enfant par la candeur, âme que l' âme embrasse, quel augure en passant t' a demandé des pleurs ? Tu te plains de la vie, et tu te sens aimée ! Folle ! à quelle douleur en as-tu ? Je n' en sais qu' une immense, profonde, affreuse, envenimée, quand elle couve au coeur ses poisons amassés : p57 c' est le doute. Oh ! Le doute emprisonne une vie ! C' est le geôlier de l' âme et l' espion du sommeil, c' est le poignard levé qui nous frappe au réveil, Christ n' en sauverait pas cette âme poursuivie ! Voilà ce que je sais de ce honteux effroi. Et tu te sens aimée et tu te plains ! ... tais-toi ! Viens ! Viens épier l' aube à la lueur humide, quand sous ses voiles gris l' aube ouvre l' horizon. Rien ne bruit là-bas qu' un filet d' eau limpide ; la musique épuisée et la danse rapide, tout cherche le sommeil ; viens chercher la raison ! Viens ! On dirait la vie au fond des bois couchée ; pas une aile d' oiseau n' éveille l' air encor ; le rossignol se tait quand la lune est cachée ; hors toi, sous tes parfums fleur brûlante et penchée, la nuit enchaîne tout dans un muet accord. Viens ! Les premiers lilas sous l' ombre et la verdure soufflent au loin leur nom, leur forme, leurs couleurs ; la terre ne dort pas, elle ouvre sa ceinture, son sourire invisible encense la nature, et son hymne au soleil va s' élancer des fleurs. Viens dans la haute église où de hautes lumières sans insulter le jour brûlent à l' avenir ; leurs pensives clartés dessillent les paupières, rendent vivants les murs et parlantes les pierres, et montrent l' autre vie au fond du souvenir. Viens à Dieu ! Le monde a des peurs et des larmes. Moi, le passé m' étreint ; toi, le pressentiment peut-être ; et quelque ronce est vouée à tes charmes, p58 comme au doux fruit le ver, comme à l' amour ses armes, comme un fil noir à l' or enlacé tristement ! Est-ce un adieu qui frappe à ta porte, bel ange ? Est-ce un miroir brisé par un secret ressort ? De rayons et de nuit indicible mélange, d' où vient, sinon d' en haut, cette lumière étrange, dans les moments profonds qui nous ouvrent le sort ? Qu' ai-je donc ? Je suis folle aussi. Tu m' as troublée. Va ! L' augure est pour moi, je l' espère. J' ai peur ! J' ai peur comme en passant une porte voilée ; par l' ange qui bannit je m' entends rappelée, et sa voix me cherchait en traversant ton coeur. On sonne ! ... c' est nous deux que le malheur demande : ton père au loin chancelle, il veut te voir... adieu ! De quelques pauvres fleurs amère réprimande ! Moi, l' exil me rejette au flot qui le commande ; et nous nous reverrons sur la terre, ou chez Dieu ! Déplions, déplions les manteaux de voyage. écoute ! Les chevaux frappent au seuil. Allons ! Vers l' étoile qui tremble emporte ton courage ; sans une étoile, moi, je retourne à l' orage... vous voulez bien des pleurs, mon Dieu ! Nous le voulons. ELEGIES AU CHRIST p59 Que je vous crains ! Que je vous aime ! Que mon coeur est triste et navré ! Seigneur ! Suis-je un peu de vous-même tombé de votre diadême, ou suis-je un pauvre ange égaré ? Seigneur ! Parlez-moi, je vous prie ! Je suis seule sans votre voix. Oiseau sans ailes, sans patrie, sur la terre dure et flétrie je marche et je tombe à la fois ! Fleur d' orage et de pleurs mouillée exhalant sa mourante odeur, au pied de la croix effeuillée seigneur, ma vie agenouillée veut monter à votre grandeur ! p60 Voyez ! Je suis comme une feuille qui roule et tourbillonne au vent, un rêve las qui se recueille, un lin desséché que l' on cueille et que l' on déchire souvent. Sans savoir, l' indolence extrême, si l' on a marché sur mon coeur, brisé par une main qu' on aime, seigneur ! Un cheveu de nous-même, est si vivant à la douleur ! Au chemin déjà solitaire où deux êtres unis marchaient, les voilà séparés... mystère ! On a jeté bien de la terre entre deux coeurs qui se cherchaient. Ils ne savent plus se comprendre. Qu' ils parlent haut, qu' ils parlent bas, l' écho de leur voix n' est plus tendre : seigneur ! On sait donc mieux s' entendre alors qu' on ne se parle pas ? L' un, dans les sillons de la plaine, suit son veuvage douloureux ; l' autre, de toute son haleine, de son jour, de son aile pleine, monte ! Monte ! Et se croit heureux ! Voyez ! à deux pas de ma vie, sa vie est étrangère à moi, pauvre ombre qu' il a tant suivie, tant aimée et tant asservie ! Qui mis tant de foi dans sa foi ! p61 Moi, sous l' austère mélodie dont vous m' envoyez la rumeur, mon âme soupire agrandie, mon corps se fond en maladie et mon souffle altéré se meurt. Comme l' enfant qu' un rien ramène, l' enfant dont le coeur est à jour, faites-moi plier sous ma chaîne, et désapprenez-moi la haine, plus triste encore que l' amour ! Une fois dans la nuit profonde j' ai vu passer votre lueur : comme alors, enfermée au monde, pour parler à qui me réponde laissez-moi vous voir dans mon coeur ! Rendez-moi, Jésus que j' adore, un songe où je m' abandonnais ! Dans nos champs que la faim dévore, j' expiais... j' attendais encore ; mais, j' étais riche et je donnais. Je donnais et, surprise sainte, on ne raillait plus ma pitié ; des bras du pauvre j' étais ceinte, et l' on ne mêlait plus l' absinthe aux larmes de mon amitié ! ... ELEGIES A QUI ME L'A DEMANDE p62 quoi ! Vous voulez savoir le secret de mon sort ? Ce que j' en peux livrer ne vaut pas qu' on l' envie : mon secret, c' est mon coeur ; ma souffrance, la vie ; mon effroi, l' avenir, si Dieu n' eût fait la mort ! ELEGIES AU SOLEIL p63 Italie ami de la pâle indigence, sourire éternel au malheur ; d' une intarissable indulgence aimante et visible chaleur ; ta flamme, d' orage trempée, ne s' éteint jamais sans espoir ; toi ! Tu ne m' as jamais trompée lorsque tu m' as dit : " au revoir ! " tu nourris le jeune platane sous ma fenêtre sans rideau, et de sa tête diaphane à mes pleurs tu fais un bandeau. Par toute la grande Italie, où je passe le front baissé, de toi seul, lorsque tout m' oublie, notre abandon est embrassé ! p64 Donne-nous le baiser sublime dardé du ciel dans tes rayons, phare entre l' abîme et l' abîme qui fait qu' aveugles nous soyons ! à travers les monts et les nues où l' exil se traîne à genoux, dans nos épreuves inconnues, âme de feu, plane sur nous ! Oh ! Lève-toi pur sur la France où m' attendent de chers absents ! à mon fils, ma jeune espérance, rappelle mes yeux caressants ! De son âge éclaire les charmes et s' il me pleure devant toi, astre aimé ! Recueille ses larmes, pour les faire tomber sur moi ! ELEGIES A CELLES QUI PLEURENT p65 Vous surtout que je plains si vous n' êtes chéries, vous surtout qui souffrez, je vous prends pour mes soeurs : c' est à vous qu' elles vont, mes lentes rêveries, et de mes pleurs chantés les amères douceurs. Prisonnière en ce livre une âme est contenue. Ouvrez, lisez : comptez les jours que j' ai soufferts. Pleureuses de ce monde où je passe inconnue, rêvez sur cette cendre et trempez-y vos fers. Chantez ! Un chant de femme attendrit la souffrance. Aimez ! Plus que l' amour la haine fait souffrir. Donnez ! La charité relève l' espérance : tant que l' on peut donner on ne veut pas mourir ! p66 Si vous n' avez le temps d' écrire aussi vos larmes, laissez-les de vos yeux descendre sur ces vers. Absoudre, c' est prier. Prier, ce sont nos armes. Absolvez de mon sort les feuillets entr' ouverts ! Pour livrer sa pensée au vent de la parole, s' il faut avoir perdu quelque peu sa raison, qui donne son secret est plus tendre que folle : méprise-t-on l' oiseau qui répand sa chanson ? ELEGIES JOURS D'ETE p67 Ma soeur m' aimait en mère ; elle m' apprit à lire ; ce qu' elle y mit d' ardeur ne saurait se décrire. Mais l' enfant ne sait pas qu' apprendre, c' est courir, et qu' on lui donne, assis, le monde à parcourir. Voir ! Voir ! L' enfant veut voir. Les doux bruits de la rue, Albertine charmante à la vitre apparue, élevant ses bouquets, ses volants, et, là-bas, les jeux qui m' attendaient et ne commençaient pas ; et le livre avait tort ! Tous les livres du monde ne valaient pas un chant de la lointaine ronde où mon âme sans moi tournait de main en main, quand ma soeur avait dit : " tu danseras demain. " demain, c' était jamais. Ma jeune providence, nouant d' un fil prudent les ailes de la danse, me répétait en vain toute grave et tout bas : " vois donc ! Je suis heureuse, et je ne danse pas. " p68 j' aimais tant les anges glissant au soleil ! Ce flot sans mélanges d' amour sans pareil, étude vivante d' avenirs en fleurs, école savante, savante au bonheur ! Pour regarder de près ces aurores nouvelles, mes six ans curieux battaient toutes leurs ailes. Marchant sur l' alphabet rangé sur mes genoux, la mouche en bourdonnant me disait : " venez-vous ? ... " et mon nom qui tintait dans l' air ardent de joie, les pigeons sans liens sous leur robe de soie, mollement envolés de maison en maison, dont le fluide essor entraînait ma raison ; les arbres, hors des murs poussant leurs têtes vertes ; jusqu' au fond des jardins les demeures ouvertes ; le rire de l' été sonnant de toutes parts, et le congé, sans livre ! Errant aux vieux remparts : tout combattait ma soeur à l' aiguille attachée, tout passait en chantant sous ma tête penchée, tout m' enlevait, boudeuse et riante à la fois, et l' alphabet toujours s' endormait dans ma voix. Oui ! L' enfance est poète. Assise ou turbulente, elle reconnaît tout empreint de plus haut lieu : l' oiseau qui jette au loin sa musique volante lui chante une lettre de Dieu ! Esprit qui passe, ouvrant ton aile souple et forte au souffle impérieux qui l' enivre et l' emporte, d' où vient qu' à ton beau rêve, où se miraient les cieux, je sens fondre une larme en un coin de mes yeux ? p69 C' est qu' aux flots de lait pur que me versait ma mère ne se mêlait alors pas une goutte amère ; c' est qu' on baisait l' enfant qui criait : " tout pour moi ! " c' est qu' on lui répondait encore : " oui ! Tout pour toi ! Veux-tu le monde aussi ? Tu l' auras, ma jeune âme. " hélas ! Qu' avons-nous eu ? Belle espérance ! ô femme ! ô toi qui m' as trompée avec tes blonds cheveux, tes chants de rossignol et tes placides jeux ! Ma soeur, ces jours d' été nous les courions ensemble, je reprends sous leurs flots ta douce main qui tremble, je t' aime du bonheur que tu tenais de moi ! Et mes soleils d' alors se rallument sur toi ! Mais j' épelais enfin : l' esprit et la lumière, éclairaient par degrés la page, la première d' un beau livre, terni sous mes doigts, sous mes pleurs, où la bible aux enfants ouvre toutes ses fleurs. Pourtant c' est par le coeur, cette bible vivante, que je compris bientôt qu' on me faisait savante. Dieu ! Le jour n' entre-t-il dans notre entendement que trempé pour jamais d' un triste sentiment ? Un frêle enfant manquait aux genoux de ma mère. Il s' était comme enfui par une bise amère ! Et, disparu du rang de ses petits amis, au berceau blanc, le soir, il ne fut pas remis. Ce vague souvenir sur ma jeune pensée avait pesé deux ans, et puis m' avait laissée. Je ne comprenais plus pourquoi, pâle de pleurs, ma mère vers l' église allait avec ses fleurs. L' église, en ce temps-là, des vertes sépultures, se composait encor de sévères ceintures, p70 et, versant sur les morts ses longs hymnes fervents, au rendez-vous de tous appelait les vivants. C' était beau d' enfermer dans une même enceinte, la poussière animée et la poussière éteinte ; c' était doux, dans les fleurs éparses au saint lieu, de respirer son père en visitant son Dieu. J' y pense : un jour de tiède et pâle automne, après le mois qui consume et qui tonne, près de ma soeur et ma main dans sa main, de notre-dame ayant pris le chemin tout sinueux, planté de croix fleuries, où se mouraient des couronnes flétries, je regardais avec saisissement ce que ma soeur saluait tristement. La lune large avant la nuit levée, comme une lampe avant l' heure éprouvée, d' un reflet rouge enluminait les croix, l' église blanche et tous ces lits étroits ; puis, dans les coins, le chardon solitaire éparpillait ses flocons sur la terre. Sans deviner ce que c' est que mourir, devant la mort je n' osai plus courir. Un ruban gris qui serpentait dans l' herbe, de résédas nouant l' humide gerbe, tira mon âme au tertre le plus vert, sous la madone au flanc sept fois ouvert. Là, j' épelai notre nom de famille, et je pâlis, faible petite fille ; puis, mot à mot : " notre dernier venu est passé là vers le monde inconnu ! " p71 cette leçon, aux pieds de notre-dame, mouilla mes yeux et dessilla mon âme. Je savais lire, et j' appris sous des fleurs ce qu' une mère aime avec tant de pleurs. Je savais lire... et je pleurai moi-même. Merci, ma soeur ! On pleure dès qu' on aime. Si jeune donc que soit le souvenir, c' est par un deuil qu' il faut y revenir ? Mais que j' aime à t' aimer, soeur charmante et sévère, qui reçus pour nous deux l' instinct qui persévère ; rayon droit du devoir, humble, ardent et caché, sur mon aveugle vie à toute heure épanché ! Oh ! Si Dieu m' aime encore, oh ! Si Dieu me remporte, comme un rêve flottant, sur le seuil de ta porte, devant mes traits changés si tu fermes tes bras, je saisirai ta main... tu me reconnaîtras ! ELEGIES AME ET JEUNESSE p72 Puisque de l' enfance envolée le rêve blanc, comme l' oiseau dans la vallée, fuit d' un élan ; puisque mon auteur adorable me fait errer sur la terre où rien n' est durable que d' espérer ; à moi jeunesse, abeille blonde aux ailes d' or ! Prenez une âme, et par le monde, prenons l' essor ; p73 avançons, l' une emportant l' autre, lumière et fleur, vous sur ma foi, moi sur la vôtre, vers le bonheur ! Vous êtes, belle enfant, ma robe, perles et fil, le fin voile où je me dérobe dans mon exil. Comme la mésange s' appuie au vert roseau, vous êtes le soutien qui plie ; je suis l' oiseau ! Bouquets défaits, tête penchée, du soir au jour, jeunesse ! On vous dirait fâchée contre l' amour. L' amour luit d' orage en orage ; il faut souvent pour l' aborder bien du courage contre le vent ! L' amour c' est Dieu, jeunesse aimée ! Oh ! N' allez pas, pour trouver sa trace enflammée, chercher en bas : en bas tout se corrompt, tout tombe, roses et miel ; les couronnes vont à la tombe, l' amour au ciel ! p74 Dans peu, bien peu, j' aurai beau faire : chemin courant, nous prendrons un chemin contraire, en nous pleurant. Vous habillerez une autre âme qui descendra, et toujours l' éternelle flamme vous nourrira ! Vous irez où va chanter l' heure, volant toujours ; vous irez où va l' eau qui pleure, où vont les jours ; jeunesse ! Vous irez dansante à qui rira, quand la vieillesse pâlissante m' enfermera ! ELEGIES MA CHAMBRE p75 Ma demeure est haute, donnant sur les cieux ; la lune en est l' hôte pâle et sérieux. En bas que l' on sonne, qu' importe aujourd' hui ? Ce n' est plus personne, quand ce n' est pas lui ! Aux autres cachée, je brode mes fleurs ; sans être fâchée, mon âme est en pleurs ; le ciel bleu sans voiles, je le vois d' ici ; je vois les étoiles, mais l' orage aussi ! p76 Vis-à-vis la mienne une chaise attend : elle fut la sienne, la nôtre un instant ; d' un ruban signée, cette chaise est là, toute résignée, comme me voilà ! ELEGIES MERCI, MON DIEU ! p77 J' ai rencontré sur la terre où je passe plus d' un abîme où je tombai, seigneur ! Lors, d' un long cri j' appelais dans l' espace mon Dieu, mon père, ou quelque ange sauveur. Doux et penché sur l' abîme funeste, un envoyé du tribunal céleste venait toujours, fidèle à votre loi : qu' il soit béni ! Mon Dieu, payez pour moi. J' ai rencontré sur la terre où je pleure des yeux mouillés de prière et d' espoir : à leurs regards souvent j' oubliai l' heure ; dans ces yeux-là, mon Dieu, j' ai cru vous voir. Le ciel s' y meut comme dans vos étoiles, c' est votre livre entr' ouvert et sans voiles, ils m' ont appris la charité, la foi. Qu' ai-je rendu ? Mon Dieu, payez pour moi. p78 J' ai rencontré sur la terre où je chante des coeurs vibrants, juges harmonieux muse cachée et qui de peu s' enchante, écoutant bien pour faire chanter mieux. Divine aumône, adorable indulgence, trésor tombé dans ma fière indigence, suffrage libre, ambition de roi, vous êtes Dieu ! Mon Dieu ! Payez pour moi. J' ai rencontré jour par jour sur la terre des malheureux le troupeau grossissant ; j' ai vu languir dans son coin solitaire, comme un ramier, l' orphelin pâlissant ; j' ai regardé ces frères de mon âme, puis, j' ai caché mes yeux avec effroi ; mon coeur nageait dans les pleurs et la flamme : regardez-les, mon Dieu ! Donnez pour moi. ELEGIES LE GRILLON p79 Triste à ma cellule, quand la nuit s' abat, je n' ai de pendule que mon coeur qui bat ; si l' ombre changeante noircit mon séjour, quelque atome chante, qui m' apprend le jour. Dans ma cheminée, un grillon fervent faisant sa tournée jette un cri vivant : c' est à moi qu' il livre son fin carillon, tout charmé de vivre et d' être grillon. p80 La bonté du maître se glisse en tout lieu ; son plus petit être fait songer à Dieu. Sait-il qu' on l' envie, seul et ténébreux ? Il aime la vie, il est bien heureux ! La guerre enfiévrée passait l' autrefois, lionne effarée, broyant corps et voix ; mon voisin l' atome fut mon seul gardien, joyeux comme un gnome à qui tout n' est rien. Dieu nous fit, me semble, quelque parité : au même âtre ensemble nous avons chanté. Il me frappe l' heure, je chauffe ses jours ; mais, femme, je pleure ; lui, chante toujours. Si jamais la fée au soulier d' azur, d' orage étouffée, entre dans mon mur, p81 plus humble et moins grande que sa Cendrillon, oh ! Qu' elle me rende heureuse, ou grillon ! ELEGIES PRIERE DE FEMME p82 Mon saint amour ! Mon cher devoir ! Si Dieu m' accordait de te voir, ton logis fût-il pauvre et noir, trop tendre pour être peureuse, emportant ma chaîne amoureuse, sais-tu bien qui serait heureuse ? C' est moi. Pardonnant aux méchants, vois-tu ! Les mille oiseaux des champs n' auraient mes ailes ni mes chants ! Pour te rapprendre le bonheur, sans guide, sans haine, sans peur, j' irais m' abattre sur ton coeur, ou mourir de joie à ta porte. Ah ! Si vers toi Dieu me remporte, p83 vivre ou mourir pour toi, qu' importe ? Mais non ! Rendue à ton amour, vois-tu ! Je ne perdrais le jour qu' après l' étreinte du retour. C' est un rêve ! Il en faut ainsi pour traverser un long souci. C' est mon coeur qui bat : le voici, il monte à toi comme une flamme ! Partage ce rêve, ô mon âme ! C' est une prière de femme, c' est mon souffle en ce triste lieu, c' est le ciel depuis notre adieu : prends ! Car c' est ma croyance en Dieu ! ELEGIES LIVRE DES CONSOLATIONS p84 par M Sainte-Beuve quand je touche rêveuse à ces feuilles sonores d' où montent les parfums des divines amphores, prise par tout mon corps d' un long tressaillement, je m' incline, et j' écoute avec saisissement. ô fièvre poétique ! ô sainte maladie ! ô jeunesse éternelle ! ô vaste mélodie ! Voix limpide et profonde ! Invisible instrument ! Nid d' abeille enfermé dans un livre charmant ! p85 Trésor tombé des mains du meilleur de mes frères ! Doux Memnon ! Chaste ami de mes tendres misères, chantez, nourrissez-moi d' impérissable miel ; car je suis indigente à me nourrir moi-même ! Source fraîche, ouvrez-vous à ma douleur suprême et m' aidez, par ce monde, à retrouver mon ciel ! ELEGIE L'HORLOGE ARRETEE p86 Horloge d' où s' élançait l' heure vibrante en passant dans l' or pur, comme l' oiseau qui chante ou pleure dans un arbre où son nid est sûr, ton haleine égale et sonore dans le froid cadran ne bat plus : tout s' éteint-il comme l' aurore des beaux jours qu' à ton front j' ai lus ? ELEGIES CROYANCE POPULAIRE p87 prière aux innocents beaux innocents, morts à minuit, réveillés quand la lune luit ! Descendez sur mon front qui pleure et sauvez-moi d' entendre l' heure. L' heure qui sonne fait souffrir quand la vie est triste à mourir ; c' est l' espérance qui nous quitte, c' est le pouls du temps qui bat vite. Petits trépassés de minuit, endormez mon coeur qui me nuit ! p88 Pudiques sanglots de vos mères, doux fruits des voluptés amères, soufflez dans mon sort pâlissant de la foi le feu tout puissant : la foi ! C' est l' haleine des anges, c' est l' amour, sans flammes étranges. Beaux petits anges de minuit, épurez mon coeur qui me nuit ! Fleurs entre le ciel et la tombe, portez à Dieu l' âme qui tombe ; parlez à la reine des cieux des pleurs qui rougissent mes yeux ; ramassez la fleur de la terre qui meurt foulée et solitaire. Beaux petits enfants de minuit, relevez mon coeur qui me nuit ! La terre a séché mon haleine ; je parle et je m' entends à peine. écoutez : j' ai perdu l' accent du ciel, d' où votre vol descend. Chantez mon nom seul à ma mère, pour qu' il rentre dans sa prière. Beaux innocents, morts à minuit, desserrez mon coeur qui me nuit ! Sur votre jeune aile qui vole élevez ma faible parole : il faut que je pleure trop bas puisque le ciel ne m' entend pas. p89 Mais quoi ? N' entend-il pas la feuille gémir, quand l' orage la cueille ? Enfants réveillés à minuit, apaisez mon coeur qui me nuit ! Dites-moi si dans votre monde la mémoire est calme et profonde ; déchirez mon obscurité, rayons blancs de l' éternité ; vous tous qui m' avez entendue, répondez-moi : suis-je perdue ? ... beaux petits enfants de minuit, éclairez mon coeur qui me nuit ! Planez sur les maisons fermées de nos jeunes soeurs bien-aimées ; que les vierges n' entendent pas le démon soupirer tout bas ! à minuit, les maisons ouvertes présagent tant de tombes vertes ! Heureux enfants morts à minuit, éteignez mon coeur qui me nuit ! ELEGIES DIEU PLEURE AV. LES INN. p90 Il fallait la laisser, solitaire et pieuse, s' abreuver de prière et d' indigentes fleurs : si peu lui semblait tout ; misère harmonieuse, sédentaire à l' église et bornée à ses pleurs. Il fallait la laisser au long travail penchée, du rideau d' un vieux mur bornant son horizon : le ciel la regardait sous ses cheveux penchée, et quelque doux cantique apaisait sa raison. Ce qu' elle avait perdu, qui pouvait le lui rendre ? Aux enfants orphelins on ne rend pas les morts ; mais seule, jour par jour, elle venait d' apprendre qu' un goût divin se mêle aux douleurs sans remords. p91 Il fallait lui laisser Dieu pleurant avec elle ; n' en doutez pas, " Dieu pleure avec les innocents. " et vous l' avez volée à cet ami fidèle, et vous avez versé la terre sur ses sens. Vous avez dévasté la belle âme ingénue ; elle sait aujourd' hui la chute de l' orgueil. Dieu vous demandera ce qu' elle est devenue : pour un ange tombé tout le ciel est en deuil. Ah ! Pour l' avoir tuée en mourrez-vous moins vite ? Le tombeau, qui prend tout, vous fait-il moins d' effroi ? Il prend tout ! Comme une ombre affligée ou maudite, vous quitterez la terre, en fussiez-vous le roi. Cherchez : elle est peut-être un peu vivante encore ; épousez dans la mort son amer abandon, sanctifiez à deux votre nom qu' elle adore, et montez l' un par l' autre au céleste pardon ! ELEGIES DEPART DE LYON p92 à Madame A Dupin Dieu vous garde, humbles fleurs sous la tuile venues ! Ouvrez un frais sourire à ce vieux bâtiment. Comme on voudrait mourir, vous mourez inconnues, et votre vie à l' ombre est un divin moment ! Dieu vous garde à qui pleure, à qui va de vos charmes humecter sa prière, attendrir ses regrets ! Inclinez-vous ce soir sous les dernières larmes qui s' épanchent sur vous du fond de mes secrets. J' ai compté sur mes doigts : voici que trois années ont balancé sur vous leurs éternels instants ; dans ce bruyant désert, nos frêles destinées se sont prises d' amour. Vous vivez ; moi, j' attends. p93 Par les beaux clairs de lune, aux lambris de ma chambre que de bouquets mouvants avez-vous fait pleuvoir ! Que de fois vos parfums, faute de myrrhe et d' ambre, moururent, aux saints jours, sous mon Christ en bois noir ! à tout exil sa fleur ! Lorsqu' entre ciel et terre je semais devant Dieu votre subtil encens, j' ai souhaité qu' une âme ardente et solitaire rafraîchît sur vos fronts son aile et ses accents. Vouant à l' eau du ciel votre parfum sauvage sur ce mur étonné de produire des fleurs, j' ai dit au passereau qui descend de l' orage : " viens ! J' ai semé pour toi ces humides couleurs. " et Dieu voulut qu' un jour, se frayant une voie, à ma vitre plombée où pendent vos rameaux, sous un volet brisé, l' oiseau trouvât la joie et s' abritât sans peur comme au toit des hameaux. Sortis de vos plis verts où les jasmins respirent, que de songes sur moi vinrent causer le soir ! Ces papillons du ciel, qui chantent et soupirent, sur le sommeil du pauvre aiment tant à s' asseoir ! D' autres pauvres viendront ; c' est en haut qu' ils habitent : les indigents bénis ont du moins le grand jour, les scintillantes nuits, les mondes qui gravitent, et le soleil entier traversant leur séjour. Dieu vous garde pour eux ! Moi je pars, moi je passe, comme à travers les champs un filet d' eau s' en va ; comme un oiseau s' enfuit, je m' en vais dans l' espace chercher l' immense amour où mon coeur s' abreuva. p94 Charme des blés mouvants ! Fleurs des grandes prairies ! Tumulte harmonieux élevé des champs verts ! Bruits des nids ! Flots courants ! Chantantes rêveries ! N' êtes-vous qu' une voix parcourant l' univers ? Oui, partout où je marche une voix me rappelle, voix du berceau lointain qui ressaisit le coeur, voix qui trouble et se plaint de l' enfant infidèle dont le sort se fit triste en cherchant le bonheur. étreinte dans l' absence, accolade éternelle, mystérieux sanglot dont les pleurs sont en nous, que de fois, comme un cri de frayeur maternelle, m' avez-vous fait bondir et tomber à genoux ! Mais quoi ! Mon esprit seul, ardent missionnaire, a revu le vieux chaume ébranlé par les vents, et le grillon chanteur qu' on disait centenaire au creux de l' âtre éteint que peuplaient huit enfants. Huit esprits curieux du passé doux à croire, dont le docte grillon savait la longue histoire, alors que frère et soeurs, me prêtant leurs genoux, disaient : " viens, Marceline, écouter avec nous. " tandis que, poursuivant la tâche commencée, l' aiguille s' envolait régulière et pressée, soumise au raconteur, j' écoutais tout le soir ce qu' à travers son siècle un grillon a pu voir. J' écoutais, moi, plus frêle et partant plus aimée ; toute prise aux rayons de la lampe allumée, je veillais tard, ô joie ! Et le crieur de nuit sonnait, sans m' effrayer, pour les morts à minuit. p95 J' irai, si Dieu le veut, si mon étoile brille et trace encor mon nom dans la Scarpe d' argent, enfant déshérité d' une sainte famille, j' irai suspendre au seuil mon voyage indigent. Ma force, c' est l' amour ; mes enfants sont mes ailes ; ils me remporteront à mes premières fleurs. Les fleurs ne vivent plus, mais je vis après elles, et mon coeur sait la place où je leur dois des pleurs. Peuple encor selon Dieu ! Si ta chanteuse errante s' éteint loin des sentiers qui ramènent vers toi, Que ton nom parle au moins sur ma cendre vibrante, afin que l' étranger s' incline devant moi. Envoi distraite de souffrir pour saluer votre âme, voilà mon âme : elle est où vous souffrez, madame ! ELEGIES DORS ! p96 L' orage de tes jours a passé sur ma vie, j' ai plié sous ton sort, j' ai pleuré de tes pleurs. Où ton âme a monté mon âme l' a suivie, pour aider tes chagrins, j' en ai fait mes douleurs. Mais que peut l' amitié ? L' amour prend toute une âme ! Je n' ai rien obtenu, rien changé, rien guéri : l' onde ne verdit plus ce qu' a séché la flamme, et le coeur poignardé reste froid et meurtri. Moi, je ne suis pas morte : allons ! Moi, j' aime encore ; j' écarte devant toi les ombres du chemin. Comme un pâle reflet descendu de l' aurore, moi, j' éclaire tes yeux ; moi, j' échauffe ta main. p97 Le malade assoupi ne sent pas de la brise l' haleine ravivante étancher ses sueurs ; mais un songe a fléchi la fièvre qui le brise : dors ! Ma vie est le songe où Dieu met ses lueurs. Comme un ange accablé qui n' étend plus ses ailes, enferme ses rayons dans sa blanche beauté, cache ton auréole aux vives étincelles : moi je suis l' humble lampe émue à ton côté. ELEGIES LE MAUVAIS JOUR p98 N' entend-elle jamais une voix me défendre, un conseil attendri rappeler son devoir, une larme furtive, un feu sous cette cendre, un reproche d' en haut lui crier : " va la voir ! " moi, je n' y peux courir : sa clameur m' a noircie, mon nom percé d' outrage a rempli sa maison. Contre elle-même, hélas ! Qui l' a donc endurcie ? Injuste, à qui m' accuse elle n' a pas dit : " non ! " que s' est-il donc passé ? Quelle bise inconnue a glacé cette fleur attachée à mes jours ? Elle était la moins pauvre et n' est pas revenue : qui dit aimer le plus n' aime donc pas toujours ? p99 Elle a mis bien des pleurs dans ma reconnaissance. Ne lui direz-vous pas la vérité, seigneur ? N' entendra-t-elle plus mon passé d' innocence comme un oiseau sans fiel plaider avec son coeur ? Seigneur ! J' ai des enfants ; seigneur ! J' ose être mère ; seigneur ! Qui n' a cherché votre amour dans l' amour ? Sauvez à mes enfants cette blessure amère, ce long étonnement, ce poids d' un mauvais jour ! ELEGIES MOI, JE LE SAIS p100 à Mademoiselle Louise Crombach vous le saurez ! La vie a des abîmes cachés au loin sous d' innombrables fleurs ; les rossignols qui chantent à leurs cimes, où chantent-ils dans la saison des pleurs ? Vous le saurez ! La vie a des abîmes cachés au loin sous d' innombrables fleurs. Oui, la jeunesse est le pays des larmes. Moi, je le sais : j' en viens, je pleure encor, le front vibrant de ses feux, de ses charmes, le coeur brisé de son dernier accord ! Oui, la jeunesse est le pays des larmes. Moi je le sais : j' en viens, je pleure encor ! p101 Lorsqu' on finit d' être jeune, on s' arrête : à tant de jours on veut reprendre un jour ; ils sont partis, et l' on penche sa tête. D' un tel voyage à quand donc le retour ? Lorsqu' on finit d' être jeune, on s' arrête : à tant de jours on veut reprendre un jour. Souffrant tout bas de ses mille blessures, on croit mourir : on plie, on ne meurt pas ! De tous serpents Dieu guérit les morsures, et le dictame est semé sous nos pas. Souffrant tout bas de ses mille blessures, on croit mourir : on plie, on ne meurt pas ! Rappelez-vous ce chant d' une glaneuse qui s' arrêta pour serrer votre main ; et si du sort l' étoile lumineuse vous mûrit mieux les épis du chemin, rappelez-vous ce chant d' une glaneuse qui s' arrêta pour serrer votre main. ELEGIES UN PRESAGE p102 J' ai vu dans l' air passer deux ailes blanches : est-ce pour moi que ce présage a lui ? J' entends chanter tout un nid dans les branches : trop de bonheur me menace aujourd' hui ! Pour le braver je suis trop faible encore. Arrêtez-vous, ambassadeurs des cieux ! L' épi fléchit, que trop de soleil dore : bonheur, bonheur, ne venez pas encore ; éclairez-moi, ne brûlez pas mes yeux ! Tournée au nord une cage est si sombre ! Dieu l' ouvre-t-il aux plaintes de l' oiseau, l' aile incertaine, avant de quitter l' ombre, hésite et plane au-dessus du réseau. La liberté cause un brillant vertige, p103 l' anneau tombé gêne encor pour courir. Survivra-t-on si ce n' est qu' un prestige ? L' âme recule à l' aspect du prodige : fût-ce de joie, on a peur de mourir ! Mais ce bouquet apparu sur ma porte dit-il assez ce que j' entends tout bas ? Dernier rayon d' une âme presque morte, premier amour, vous ne mourez donc pas ? Ces fleurs toujours m' annonçaient sa présence, c' était son nom quand il allait venir. Comme on s' aimait dans ce temps d' innocence ! Comme un rameau rouvre toute l' absence ! Que de parfums sortent du souvenir ! Je ne sais pas d' où souffle l' espérance, mais je l' entends rire au fond de mes pleurs. Dieu ! Qu' elle est fraîche où brûlait la souffrance ! Que son haleine étanche de douleurs ! Passante ailée au coin du toit blottie, y rattachant ses fils longs et dorés, grâce à son vol, ma force est avertie : bonheur ! Bonheur ! Je ne suis pas sortie ; j' attends le ciel ; c' est vous, bonheur : entrez ! ELEGIES LA RONCE p104 Pour me plaindre ou m' aimer je ne cherche personne ; j' ai planté l' arbre amer dont la sève empoisonne. Je savais, je devais savoir quel fruit affreux naît d' une ronce aride au piquant douloureux. Je saigne. Je me tais. Je regarde sans larmes des yeux pour qui mes pleurs auraient de si doux charmes. Dans le fond de mon coeur je renferme mon sort, et mon étonnement, et mes cris, et ma mort. Oui ! Je veux bien mourir d' une flèche honteuse, mais sauvez-moi, mon Dieu ! De la pitié menteuse. Oh ! La pitié qui ment ! Oh ! Les perfides bras valent moins qu' une tombe à l' abri des ingrats. ELEGIES PRISON ET PRINTEMPS p105 au Spielberg les flots plus mollement portent les matelots. J' entends sur moi passer les hirondelles. Vers vous pour m' envoler, climats lointains et doux, oh ! Que mon coeur n' a-t-il reçu comme elles, des ailes ! Toujours, pour retourner où couvent les beaux jours, heureux oiseaux, Dieu vous montre une étoile. Aux cieux, ma jeune étoile aussi brille à mes yeux ; mais j' ai rompu comme une faible toile ma voile ! p106 Aux fleurs pleines d' encens et d' humides couleurs, allez puiser le miel de la prairie, oiseaux ! Plus près alors affrontez mes réseaux, et rapportez à ma lèvre ravie la vie ! Dans l' air si vous trouvez la pitié, doux éclair ! Entraînez-la vers la prison qui pleure. Par fois jusqu' au martyr elle a glissé sa voix. Oh ! Que sa voix l' enivre avant qu' il meure ; c' est l' heure ! Allez ! Souffles de Dieu, vos destins sont ailés, vos chemins bleus n' ont ni clés ni barrière. Mais quoi ! Dans ce désert qui cause votre effroi, ne croyez pas mon âme prisonnière, entière ! Souvent mon âme est libre, et sur le front du vent quelque âme au loin l' attire et la rappelle. Bourreaux, sur cette flamme étendez vos barreaux : que pouvez-vous sur la pauvre immortelle ? Meurt-elle ? ELEGIES L'EGLISE D'ARONA p107 Italie on est moins seul au fond d' une église déserte : de son père inquiet c' est la porte entr' ouverte, lui qui bénit l' enfant même après son départ, lui qui ne dit jamais : " n' entrez plus, c' est trop tard ! " moi, j' ai tardé, seigneur, j' ai fui votre colère. Comme l' enfant qui tremble à la voix de son père se dérobe au jardin tout pâle, tout en pleurs, retient son souffle et met sa tête dans les fleurs, j' ai tardé ! Retenant le souffle de ma plainte, j' ai levé mes deux mains entre vous et ma crainte, j' ai fait la morte, et puis, en fermant bien les yeux, me croyant invisible aux lumières des cieux, p108 triste comme à ténèbre au milieu de mon âme, je fuyais. Mais, seigneur ! Votre incessante flamme perçait de mes détours les fragiles remparts, et dans mon coeur fermé rentrait de toutes parts. C' est là que j' ai senti, de sa fuite lassée, se retourner vers vous mon âme délaissée ; et me voilà pareille à ce volage enfant dépouillé par la ville, et qui n' a bien souvent que ses débiles mains pour voiler son visage quand il dit à son père : oh ! " que n' ai-je été sage ! " ELEGIES JEUNE FILLE p109 à Mademoiselle Zoé Dessaix pour que tu sois de Dieu l' aimée, la plante toujours parfumée, et colombe au vol triomphant nommée, garde la foi qui te défend, enfant ! Fleur entre le ciel et la terre, que ton doux règne solitaire ne soit troublé d' aucun tourment austère ! Que tes beaux jours soient un moment charmant ! p110 Que ton sourire écoute l' heure ! N' apprends jamais celle où l' on pleure ! Et quand l' astre apaisé du soir t' effleure, que ton Dieu t' y laisse entrevoir l' espoir ! ELEGIES UN ARC DE TRIOMPHE p111 Tout ce qu' ont dit les hirondelles sur ce colossal bâtiment, c' est que c' était à cause d' elles qu' on élevait un monument. Leur nid s' y pose si tranquille, si près des grands chemins du jour, qu' elles ont pris ce champ d' asile pour causer d' affaire, ou d' amour. En hâte, à la géante porte, parmi tous ces morts triomphants, sans façon l' hirondelle apporte un grain de chanvre à ses enfants. p112 Dans le casque de la victoire l' une, heureuse, a couvé ses oeufs, qui, tout ignorants de l' histoire, éclosent fiers comme chez eux. Voulez-vous lire au fond des gloires, dont le marbre est tout recouvert ? Mille doux cris à têtes noires sortent du grand livre entr' ouvert. La plus mince qui rentre en France dit aux oiseaux de l' étranger : " venez voir notre nid immense ; nous avons de quoi vous loger. " car dans leurs plaines de nuages les canons ne s' entendent pas plus que si les hommes bien sages riaient et s' entr' aimaient en bas. La guerre est un cri de cigale pour l' oiseau qui monte chez dieu ; et le héros que rien n' égale n' est vu qu' à peine en si haut lieu. Voilà pourquoi les hirondelles, à l' aise dans ce bâtiment, disent que c' est à cause d' elles que Dieu fit faire un monument. ELEGIES LA PAROLE D'UN SOLDAT p113 La vieille Rachel, filant à sa porte, demande au seigneur son jeune soleil, son dernier enfant que la guerre emporte, dont le cri de gloire emplit son sommeil. Le rêve incessant d' un drapeau qui vole fait casser le lin dans ses doigts tremblants : " mon enfant, seigneur, tient bien sa parole ; je sens un laurier sur mes cheveux blancs ! " paix ! Voici l' écho de la grande armée, proclamant le nom d' un soldat vainqueur ; et la blonde enfant, du soldat aimée, qui vient vers Rachel en tenant son coeur : " écoutez, Rachel, ce grand bruit qui vole, lisez-le avec moi de vos yeux tremblants : que votre Gilbert tient bien sa parole ! Il met un laurier sur vos cheveux blancs ! " p114 au milieu des cris d' un champ de bataille, Gilbert, ce jour-là, sauvait son drapeau, et, vainqueur couché sur un peu de paille, disait en mourant : " que mon sort est beau ! Car mon nom, pareil à l' aigle qui vole, s' abat glorieux sur deux coeurs tremblants. Ma mère, aimez-moi, j' ai tenu parole : j' ai mis un laurier sur vos cheveux blancs ! " ELEGIES ROSSIGNOL ET LA RECLUSE p115 l' air manque à ma voix solitaire, je m' incline sous mon réseau ; il faut des ailes à l' oiseau pour le consoler de la terre. Le rossignol, dans l' arbre en fleurs, me fait rêveuse et non savante ; mais cette musique vivante arrête quelquefois mes pleurs. Lui seul m' avait dit : " c' est l' aurore ; éveille-toi ; le monde est beau ! " lui seul, dans ma nuit sans flambeau, dit : " pauvre enfant ! Dormez encore ! " p116 non, rossignol, je ne dors pas, car vos chants sont dans mon oreille ; et si l' on croit que je sommeille c' est que je vous réponds tout bas : allez dire à ma douce mère qu' elle me reprenne aujourd' hui sous peine de tristesse amère : sinon, Dieu prendra tout pour lui ! ELEGIES LE SALUT AUX MORTS p117 J' aurai toujours une prière pour le petit cercueil passant, une larme pour l' humble bière qui dit : " ton frère est là gisant ! " et si je n' ai croix ni couronne, ni fleur, ni plus rien qui se donne, j' aurai, sous peine d' un remords, le salut, doux peut-être au mort ! Mort béni, la foule oppressive ne troublera plus ton sommeil ! Laisse-moi donc suivre pensive ton char qui se traîne au soleil. Au fond du long rêve immobile, peut-être de ma voix débile le salut pieux descendra, et ta cendre tressaillera ! p118 Peut-être qu' à mon insomnie, ton âme suspendue un soir, de sa pénitence finie viendra respirer et s' asseoir ; puis, ouvrant doucement la porte du séjour où Dieu la remporte, elle me dira : " ne crains rien : les cieux sont grands ; les morts sont bien ! " j' ai déjà tant d' âmes aimées sous ce lugubre vêtement ! Tant de guirlandes parfumées qui pendent au froid monument ! Par le souffle mortel atteintes, tant de jeunes bouches éteintes, d' où mon nom sortait plein d' amour, et qui m' appelleront un jour ! ELEGIES UNE AME p119 de Jean Paul Richter d' une pauvre âme en cheveux blancs qui s' épure ensemble et s' altère, pourquoi venez-vous, ô mon frère ! épier les rayons tremblants d' une pauvre âme en cheveux blancs ? Tant de jours ont chassé le jour où la vôtre s' en est allée, laissant sa jeune soeur voilée se dévouer seule à l' amour : tant de jours ont chassé ce jour ! N' est-ce pas apprendre bien tôt que l' amour n' est pas de la terre ? Un jour, la tendre solitaire p120 devina qu' il était plus haut : n' est-ce pas l' apprendre bien tôt ? Il est plus haut ! Vous y viendrez, puisqu' enfin vous m' avez cherchée ; et moi, pour m' être ainsi cachée, belle un jour vous me reverrez. Plus tard, bien tard, vous y viendrez ! Mais fuyez ce sentier de feu couvert d' une si triste cendre ; nous ne pouvons plus redescendre. Le temps vole : attendez un peu ! Mais fuyez ce sentier de feu. Si l' ange de la charité s' émeut à ma double prière, vous monterez à sa lumière en quittant ce monde agité : tout s' unit dans la charité ! Moi, sans frayeur ; vous... toi, sans fiel ! Dieu sera dans notre présence, comme à ce beau temps d' innocence où nos regards étaient le ciel, ELEGIES AMITIES DE LA JEUNESSE p121 à Pauline Duchambge des noeuds dont sa vie est liée soulevant un moment le poids, et d' un long orage essuyée, mon âme se cherche une voix. Comme sur le bord de sa cage l' oiseau contraint de s' arrêter, sur ma bouche, ainsi qu' au jeune âge, l' âme est assise et veut chanter. Mon jeune âge a fait deux amies, dont l' une est partie avant moi, parfum de mes fleurs endormies ; l' autre fleur vivante, c' est toi ! p122 Celle qui dort, je l' ai rêvée son bras enlacé dans le mien, tandis que toi, ma retrouvée, tu la retenais sous le tien. Nous allions, comme trois colombes, effleurant à peine le blé ; et vers le doux sentier des tombes le triple essor s' est envolé. Pour panser un peu nos blessures, nous nous abattions dans les fleurs ; et ses angéliques censures ne s' aigrissaient pas de nos pleurs. Son ombre qui battait des ailes, charmante, nous disait tout bas : " allons voir des choses nouvelles ; allons vers Dieu, qui ne meurt pas ! " elle marchait, pâle et contente, sans sourire, mais sans pleurer ; son âme, couchée à l' attente, avait fini de soupirer. Des ombres lui criaient : " madame, pour nous répondre arrêtez-vous ! Vous qui prenez âme par âme, où vous allez emmenez-nous ! " car nous sommes bien accablées d' attendre où l' on attend toujours : hélas ! Nous serions moins troublées d' entrer où finissent les jours ! " p123 alors ses pitiés envahies dans son coeur semblaient se presser, devant ces âmes éblouies qui se heurtaient pour l' embrasser. Nous entrâmes dans une église, pour nous reposer à genoux ; la vierge seule était assise, posant son doux regard sur nous. Notre corps ne faisait plus d' ombre comme dans ce triste univers, et notre âme n' était plus sombre : le soleil passait à travers ! Voilà comment je l' ai rêvée, son bras enlacé dans le mien, tandis que toi, ma retrouvée, tu la retenais sous le tien. ELEGIES VEILLEE p124 Quand ma lampe est éteinte, et que pas une étoile ne scintille en hiver aux vitres des maisons, quand plus rien ne s' allume aux sombres horizons, et que la lune marche à travers un long voile, ô vierge ! ô ma lumière ! En regardant les cieux, mon coeur qui croit en vous voit rayonner vos yeux. Non ! Tout n' est pas malheur sur la terre flottante : agité sans repos par la mer inconstante, cet immense vaisseau, prêt à sombrer le soir, se relève à l' aurore élancé vers l' espoir. Chaque âme y trouve un mât pour y poser son aile, avant de regagner sa patrie éternelle. p125 Et tous les passagers, l' un à l' autre inconnus, se regardent, disant : " d' où sommes-nous venus ? " ils ne répondent pas. Pourtant, sous leur paupière, tous portent le rayon de divine lumière ; et tous ces hauts pensers m' éblouissent... j' ai peur ; mais je me dis encor : " non, tout n' est pas malheur ! " ELEGIES FILEUSE p126 c' est l' oiseau qui passe, pleurant dans l' espace ; et ce chant d' oiseau suspend mon fuseau : " nous ne voyons pas la colombe livrer ses petits au vautour ; si du nid le plus faible tombe, elle se lamente à l' entour ; jamais vers sa tendre couvée elle n' a guidé le chasseur ; jamais elle ne s' est privée de ses tourments pleins de douceur ! " c' est l' oiseau qui passe, pleurant dans l' espace ; p127 et ce chant d' oiseau suspend mon fuseau : " nous ne voyons pas l' hirondelle percer le coeur de son enfant ; tant qu' elle le tient sous son aile, sa mère l' aime et le défend ; si quelque beau nuage emporte l' enfant épris d' un autre amour, ce n' est que quand la mère est morte qu' elle n' attend plus son retour ! " c' est l' oiseau qui passe, pleurant dans l' espace ; et ce chant d' oiseau suspend mon fuseau ! ELEGIES POINT D'ADIEU p128 Jeunesse, adieu ! Car j' ai beau faire, j' ai beau t' étreindre et te presser, j' ai beau gémir et t' embrasser, nous fuyons en pays contraire. Ton souffle tiède est si charmant ! On est si beau sous ta couronne ! Tiens ! Ce baiser que je te donne, laisse-le durer un moment. Ce long baiser, douce chérie, si c' est notre adieu sans retour, ne le romps pas jusqu' au détour de cette haie encor fleurie ! p129 Si j' ai mal porté tes couleurs, ce n' est pas ma faute, ô jeunesse ! Le vent glacé de la tristesse hâte bien la chute des fleurs ! ELEGIES PLUS DE CHANTS p130 à Madame De Simonis enfant d' un nid loin du soleil éclos, tombée un jour du faîte des collines, ouvrant à Dieu mes ailes orphelines, poussée aux vents sur la terre ou les flots, mon coeur chantait, mais avec des sanglots. Pour louer Dieu, dès que je pus chanter, que m' importait ma frêle voix de femme ? Tout le concert se tenait dans mon âme. Que l' on passât sans daigner m' écouter, je louais Dieu ! Qui pouvait m' arrêter ? p131 Le front vibrant d' étranges et doux sons, toute ravie et jeune en solitude, trouvant le monde assez beau sans l' étude, je souriais, rebelle à ses leçons, le coeur gonflé d' inédites chansons. J' étais l' oiseau dans les branches caché, s' émerveillant tout seul, sans qu' il se doute que le faneur fatigué qui l' écoute, dont le sommeil à l' ombre est empêché, s' en va plus loin tout morose et fâché. Convive sobre et suspendue aux fleurs, j' ai pris longtemps mon sort pour une fête ; mais l' ouragan a sifflé sur ma tête, les grands échos m' ont crié leurs douleurs, et je les chante affaiblis de mes pleurs. La solitude est encor de mon goût, je crois toujours à l' auteur de mon être : mes beaux enfants me l' ont tant fait connaître ! Je monte à lui, je le cherche partout ; mais de chansons, plus une ! Oh ! Plus du tout ! ROMANCES LE PORTRAIT p135 Riant portrait, tourment de mon désir, muet amour, si loin de ton modèle ! Ombre imparfaite du plaisir, tu seras pourtant plus fidèle. De ta gaîté je me plains aujourd' hui ; mais si jamais il cesse de m' entendre, à toi je me plaindrai de lui, et tu me paraîtras plus tendre. p136 Si tu n' as pas, pour aller à mon coeur, son oeil brûlant et son parler de flamme, par un accent doux et trompeur tu n' égareras pas mon âme. Sans trouble, à toi je livre mon secret. S' il était là, je fuirais vite, vite. Je suis seule... ah ! Riant portrait, que n' es-tu celui que j' évite ! ROMANCES LE REVEIL p137 Sur ce lit de roseaux puis-je dormir encore ? Je sens l' air embaumé courir autour de toi ; ta bouche est une fleur dont le parfum dévore : approche, ô mon trésor, et ne brûle que moi. éveille, éveille-toi ! Mais ce souffle d' amour, ce baiser que j' envie, sur tes lèvres encor je n' ose le ravir ; accordé par ton coeur, il doublera ma vie. Ton sommeil se prolonge, et tu me fais mourir : je n' ose le ravir. p138 Viens, sous les bananiers nous trouverons l' ombrage. Les oiseaux vont chanter en voyant notre amour. Le soleil est jaloux, il est sous un nuage, et c' est dans tes yeux seuls que je cherche le jour : viens éclairer l' amour. Non, non, tu ne dors plus, tu partages ma flamme ; tes baisers sont le miel qui nous donnent les fleurs. Ton coeur a soupiré, viens-tu chercher mon âme ? Elle erre sur ma bouche et veut sécher tes pleurs. Cache-moi sous des fleurs. ROMANCES LE SOUVENIR p139 ô délire d' une heure auprès de lui passée, reste dans ma pensée ! Par toi tout le bonheur que m' offre l' avenir est dans mon souvenir. Je ne m' expose plus à le voir, à l' entendre, je n' ose plus l' attendre, et si je puis encor supporter l' avenir, c' est par le souvenir. p140 Le temps ne viendra pas pour guérir ma souffrance, je n' ai plus d' espérance ; mais je ne voudrais pas, pour tout mon avenir, perdre le souvenir ! ROMANCES LA FLEUR RENVOYEE p141 Adieu, douce pensée, image du plaisir ! Mon âme est trop blessée, tu ne peux la guérir. L' espérance légère de mon bonheur fut douce et passagère, comme ta fleur. Rien ne me fait envie, je ne veux plus te voir. Je n' aime plus la vie, qu' ai-je besoin d' espoir ? p142 En ce moment d' alarme pourquoi t' offrir ? Il ne faut qu' une larme pour te flétrir. Par toi, ce que j' adore avait surpris mon coeur ; par toi, veut-il encore égarer ma candeur ? Son ivresse est passée ; mais, en retour, qu' est-ce qu' une pensée pour tant d' amour ? ROMANCES LE PREMIER AMOUR p143 Vous souvient-il de cette jeune amie, au regard tendre, au maintien sage et doux ? à peine, hélas ! Au printemps de sa vie, son coeur sentit qu' il était fait pour vous. Point de serment, point de vaine promesse : si jeune encore, on ne les connaît pas ; son âme pure aimait avec ivresse et se livrait sans honte et sans combats. p144 Elle a perdu son idole chérie : bonheur si doux a duré moins qu' un jour ! Elle n' est plus au printemps de sa vie, elle est encore à son premier amour. ROMANCES LE RENDEZ-VOUS p145 Il m' attend ! Je ne sais quelle mélancolie au trouble de l' amour se mêle en cet instant ; mon coeur s' est arrêté sous ma main affaiblie ; l' heure sonne au hameau ; je l' écoute... et pourtant il m' attend ! Il m' attend ! D' où vient donc que dans ma chevelure je ne puis enlacer les fleurs qu' il aime tant ? J' ai commencé deux fois sans finir ma parure, je n' ai pas regardé le miroir... et pourtant il m' attend ! p146 Il m' attend ! Le bonheur recèle-t-il des larmes ? Que faut-il inventer pour le rendre content ? Mes bouquets, mes aveux, ont-ils perdu leurs charmes ? Il est triste, il soupire, il se tait... et pourtant il m' attend ! Il m' attend ! Au retour serai-je plus heureuse ? Quelle crainte s' élève en mon sein palpitant ? Ah ! Dût-il me trouver moins tendre que peureuse, ah ! Dussé-je en pleurer, viens, ma mère... et pourtant il m' attend ! ROMANCES LE SOIR p147 Seule avec toi dans ce bocage sombre ? Qu' y ferions-nous ? à peine on peut s' y voir. Nous sommes bien ! Peux-tu désirer l' ombre ? Pour se perdre des yeux c' est bien assez du soir ! Auprès de toi j' adore la lumière, et quand tes doux regards ne brillent plus sur moi, dès que la nuit a voilé ta chaumière, je me retrouve, en fermant ma paupière, seule avec toi. Sûr d' être aimé, quel voeu te trouble encore ? Si près du mien, que désire ton coeur ? Sans me parler ta tristesse m' implore : ce qu' on voit dans tes yeux n' est donc pas le bonheur ? p148 Quel vague objet tourmente ton envie ? N' as-tu pas mon serment dans ton sein renfermé ? Qui te rendra ta douce paix ravie ? Dis ! Quel bonheur peut manquer à ta vie, sûr d' être aimé ? Ne parle pas ! Je ne veux pas entendre : je crains tes yeux, ton silence, ta voix. N' augmente pas une frayeur si tendre ; hélas ! Je ne sais plus m' enfuir comme autrefois, je sens mon âme à la tienne attachée, j' entends battre ton coeur qui m' appelle tout bas : heureuse, triste, et sur ton sein penchée, ah ! Si tu veux m' y retenir cachée, ne parle pas ! ROMANCES LE PARDON p149 Je me meurs, je succombe au destin qui m' accable. De ce dernier moment veux-tu charmer l' horreur ? Viens encore une fois presser ta main coupable sur mon coeur. Quand il aura cessé de brûler et d' attendre, tu ne sentiras pas de remords superflus ; mais tu diras : " ce coeur, qui pour moi fut si tendre, n' aime plus. " p150 vois l' amour qui s' enfuit de mon âme blessée, contemple ton ouvrage et ne sens nul effroi : la mort est dans mon sein, pourtant je suis glacée moins que toi. Prends ce coeur, prends ton bien ! L' amante qui t' adore n' eut jamais à t' offrir, hélas ! Un autre don ; mais en le déchirant, tu peux y lire encore ton pardon. ROMANCES UN MOMENT p151 Un moment suffira pour payer une année ; le regret plus longtemps ne peut nourrir mon sort. Quoi ! L' amour n' a-t-il pas une heure fortunée pour celle dont, peut-être, il avance la mort ? Une heure, une heure, amour ! Une heure sans alarmes, avec lui, loin du monde ! Après ce long tourment, laisse encor se mêler nos regards et nos larmes ; et si c' est trop d' une heure... un moment ! Un moment ! Vois-tu ces fleurs, amour ? C' est lui qui les envoie, brûlantes de son souffle, humides de ses pleurs ; sèche-les sur mon sein par un rayon de joie, et que je vive assez pour lui rendre ses fleurs ! p152 Une heure, une heure, amour ! Une heure sans alarmes, avec lui, loin du monde ! Après ce long tourment, laisse encor se mêler nos regards et nos larmes ; et si c' est trop d' une heure... un moment ! Un moment ! Rends-moi le son chéri de cette voix fidèle : il m' aime, il souffre, il meurt, et tu peux le guérir ! Que je sente sa main, que je dise : " c' est elle ! " qu' il me dise : " je meurs ! " alors, fais-moi mourir. Une heure, une heure, amour ! Une heure sans alarmes, avec lui, loin du monde ! Après ce long tourment, laisse encor se mêler nos regards et nos larmes ; et si c' est trop d' une heure... un moment ! Un moment ! ROMANCES LA RECONNAISSANCE p153 Hélas ! Que je dois à vos soins ! Vous m' apprenez qu' il est perfide, qu' il trompa mon amour timide : c' est vous qui le jurez du moins... hélas ! Que je dois à vos soins ! Pressez votre main sur mon coeur et jouissez de votre ouvrage. Le malheur me rend le courage ; mais pour juger de sa rigueur, pressez votre main sur mon coeur ! p154 Adieu donc ma félicité ! Adieu sa présence et ma vie ! Oh ! Que vous m' avez bien servie en me disant la vérité ! Adieu donc ma félicité ! Vous avez voulu me guérir, cruelle ! ... ah ! Pardon ! Je m' égare. Non, non, vous n' êtes point barbare ; je le crois, dussé-je mourir... vous avez voulu me guérir ! ROMANCES S'IL L'AVAIT SU p155 S' il avait su quelle âme il a blessée, larmes du coeur, s' il avait pu vous voir, ah ! Si ce coeur, trop plein de sa pensée, de l' exprimer eût gardé le pouvoir, changer ainsi n' eût pas été possible ; fier de nourrir l' espoir qu' il a déçu, à tant d' amour il eût été sensible, s' il l' avait su. S' il avait su tout ce qu' on peut attendre d' une âme simple, ardente et sans détour, il eût voulu la mienne pour l' entendre ; comme il l' inspire, il eût connu l' amour. p156 Mes yeux baissés recélaient cette flamme ; dans leur pudeur n' a-t-il rien aperçu ? Un tel secret valait toute son âme, si j' avais su, moi-même, à quel empire on s' abandonne en regardant ses yeux, sans le chercher comme l' air qu' on respire, j' aurais porté mes jours sous d' autres cieux. Il est trop tard pour renouer ma vie, ma vie était un doux espoir déçu. Diras-tu pas, toi qui me l' as ravie : " si j' avais su ! " ROMANCES NE SAIS PLUS, VEUX PLUS p157 je ne sais plus d' où naissait ma colère ; il a parlé... ses torts sont disparus. Ses yeux priaient, sa bouche voulait plaire : où fuyais-tu, ma timide colère ? Je ne sais plus. Je ne veux plus regarder ce que j' aime. Dès qu' il sourit, tous mes pleurs sont perdus. En vain, par force ou par douceur suprême, l' amour et lui veulent encor que j' aime ; je ne veux plus. p158 Je ne sais plus le fuir en son absence ; tous mes serments alors sont superflus. Sans me trahir, j' ai bravé sa présence ; mais sans mourir supporter son absence, je ne sais plus ! p159 ROMANCES SON RETOUR Hélas ! Je devrais le haïr ! Il m' a rendu le mal de l' âme, ce mal plein de pleurs et de flamme, si triste, si lent à guérir ! Hélas ! Je devrais le haïr. Il m' a rapporté ce tourment qu' avait assoupi son absence : dans le charme de sa présence, dans mon nom, qu' il dit tristement, il m' a rapporté ce tourment. p160 Dans le baiser pur du retour lorsque son âme m' a cherchée, la mienne en vain s' était cachée : la mienne a reconnu l' amour sous le baiser pur du retour. Il dit qu' il ne s' en ira plus : quelle frayeur dans cette joie ! Vous voulez que je le revoie, mon Dieu ! Nous sommes donc perdus : il dit qu' il ne s' en ira plus ! ROMANCES LA PIQURE p161 De ses fuseaux légèrement blessée, d' où vient qu' Isaure a regardé vers toi ? J' allais courir à ses cris empressée, j' allais courir... mais tu cours mieux que moi. Pourquoi tes yeux, pleins d' une pitié tendre, sont-ils restés si longtemps sur les siens ? D' où vient qu' Isaure a paru les entendre ? Qu' ils me font mal sur d' autres que les miens ! p162 Que je fus triste en la voyant sourire ! Que je tremblai quand tu soutins ses pas ! Tu la plaignais... que n' ai-je osé te dire : " c' est moi qui souffre, et tu ne le vois pas ! " tu pris sa main, tu cherchas sa blessure, pour la guérir, tu la couvris de fleurs ; c' étaient mes fleurs ! Elle est mieux, j' en suis sûre. Pourquoi faut-il qu' il m' en coûte des pleurs ? ROMANCES L'ESPOIR p163 Je voudrais aimer autrement, hélas ! Je voudrais être heureuse ! Pour moi l' amour est un tourment, la tendresse m' est douloureuse. Ah ! Que je voudrais être heureuse ! Que je voudrais être autrement ! Vous dites que je changerai : comme vous je le crois possible, mon coeur ne sera plus sensible ; je l' espère, car je mourrai. Oui ! Si la mort peut l' impossible, vous dites vrai, je changerai ! ROMANCES LE DERNIER RENDEZ-VOUS p164 Mon seul amour ! Embrasse-moi. Si la mort me veut avant toi, je bénis Dieu ; tu m' as aimée ! Ce doux hymen eut peu d' instants. Tu vois ! Les fleurs n' ont qu' un printemps, et la rose meurt embaumée. Mais quand, sous tes pieds renfermée, tu viendras me parler tout bas, crains-tu que je n' entende pas ? Je t' entendrai, mon seul amour ! Triste dans mon dernier séjour, p165 si le courage t' abandonne ; et la nuit, sans te commander, j' irai doucement te gronder, puis te dire : " Dieu nous pardonne ! " et, d' une voix que le ciel donne, je te peindrai les cieux tout bas : crains-tu de ne m' entendre pas ? J' irai seule, en quittant tes yeux, t' attendre à la porte des cieux, et prier pour ta délivrance. Oh ! Dussé-je y rester longtemps, je veux y couler mes instants à t' adoucir quelque souffrance ; puis, un jour, avec l' espérance, je viendrai délier tes pas : crains-tu que je ne vienne pas ? Je viendrai, car tu dois mourir sans être las de me chérir ; et comme deux ramiers fidèles séparés par de sombres jours, pour monter où l' on vit toujours nous entrelacerons nos ailes ! Là, les heures sont éternelles : quand Dieu nous l' a promis tout bas, crois-tu que je n' écoutais pas ? ROMANCES JAMAIS ADIEU p166 Ne t' en va pas, reste au rivage ; l' amour le veut, crois-en l' amour. La mort sépare tout un jour : tu fais comme elle ; ah ! Quel courage ! Vivre et mourir au même lieu, dire : " au revoir ! " jamais : " adieu ! " quitter l' amour pour l' opulence ! Que faire seul avec de l' or ? Si tu reviens, vivrai-je encor ? Entendras-tu dans mon silence ? p167 Vivre et mourir au même lieu, dire : " au revoir ! " jamais : " adieu ! " leur diras-tu : " je suis fidèle ! " ils répondront : " cris superflus, elle repose, et n' entend plus. Le ciel du moins eut pitié d' elle ! " vivre et mourir au même lieu, dire : " au revoir ! " jamais : " adieu ! " ROMANCES NE FUIS PAS ENCORE p168 tu crois, s' il fait sombre, qu' on ne te voit pas, non plus qu' une autre ombre, glissant sur tes pas ? Mais l' air est sonore, et ton pied bondit... ne fuis pas encore : je n' ai pas tout dit ! à qui ce gant rose qui n' est pas le mien ? Quel parfum t' arrose, qui n' est plus le tien ? p169 Tu ris, mais prends garde, ta lèvre pâlit... moi je te regarde : sur ton coeur cachées des fleurs vont mourir ; les as-tu cherchées pour me les offrir ? Vois ! La lune éclaire l' enclos interdit... paix à ta colère ! Sous la noble allée qui s' ouvre pour toi, la pauvre voilée, ingrat ! C' était moi. Sans cris, sans prière, sans voix qui maudit, je fuis la première. Adieu ! J' ai tout dit ! ROMANCES TOI ! p170 de Thomas Moore du frais matin la brillante lumière, l' ardent midi, l' adieu touchant du jour, la nuit qui vient plus douce à ma paupière pâle et sans bruit rêver avec l' amour, le temps jaloux qui trompe et qui dévore, l' oiseau captif qui languit près de moi, tout ce qui passe, et qu' à peine je voi, me trouve seul... seul ! Mais vivant encore de toi ! Des arts aimés quand l' essaim m' environne, l' ennui secret les corrompt et m' atteint. En vain pour moi la fête se couronne : la fête pleure et le rire s' éteint. p171 L' unique asile où tu me sois restée, le sanctuaire où partout je te voi, ah ! C' est mon âme en secret visitée par toi ! La gloire un jour a distrait mon jeune âge ; en te cherchant j' ai perdu son chemin. Comme à l' aimant je vais à ton image ; l' ombre est si belle où m' attire ta main ! Ainsi qu' aux flots les barques se balancent, mes ans légers ont glissé loin de moi ; mais à présent dans tout ce que je voi, mes yeux, mon coeur, mes voeux, mes pas s' élancent vers toi ! Je dis ton nom dans ma gaîté rendue, je dis ton nom quand je rapprends les pleurs ; dans le désert la colombe perdue ne sait qu' un chant pour bercer ses douleurs. égide chère à ma vie embrasée, le monde en vain jette ses maux sur moi ; mon âme un jour sera calme ou brisée par toi ! ROMANCES OU VAS-TU ? p172 Cesse de m' apprendre d' où vient la douleur ; pour le mieux comprendre change-t-on son coeur ? J' ai le mal suprême sans bien l' exprimer ; tu sais pourquoi j' aime ; moi, je sais aimer ! Tu saisis, tu charmes dans l' art de parler ; mais moi j' ai les larmes que tu fais couler. p173 Lorsque ta parole enchante ce lieu, la mienne s' envole soupirer vers Dieu. Laisse passer l' âme qui monte toujours ; laisse à toute flamme, comme à l' eau, son cours. Quand me vint l' envie du ciel avec toi, j' allais à la vie... où vas-tu sans moi ? ROMANCES LA FIDELE p174 Si j' étais la plus belle comme la plus fidèle, je le serais pour toi ! Si j' étais souveraine, le roi de cette reine, tu le serais par moi ! S' il te prenait l' envie de demander ma vie pour te faire un beau jour, cette vie ignorée, à l' amour consacrée, tu l' aurais, mon amour ! p175 Et si tu disais : " donne beauté, vie et couronne, pour orner celle-là, cette seule que j' aime... " à cet autre toi-même, je dirais : " les voilà. " car s' il est doux de vivre pour s' attendre ou se suivre dans le même désir, pour une âme enflammée, vainement consumée, il est mieux de mourir. MELANGES LE BILLET D'UNE AMIE p179 Oh ! Qu' il ne fût, m' écrivait une amie, entre nous deux qu' un fleuve à traverser ! J' irais sans peur cette nuit t' embrasser, et doucement te surprendre endormie ; " je braverais le terrible élément ; et quelque flot, ému de mon courage, me pousserait jusques à ton rivage, où l' amitié serait mon seul aimant. p180 " de l' eau qui fuit dans cette nuit obscure j' affronterais le roulement grondeur ; car de cette eau froide, limpide et pure, l' embrassement rafraîchirait mon coeur. " ce coeur blessé, qui ne bat plus qu' à peine, respirerait pour s' élancer vers toi. Il est si doux de soulever sa chaîne, et de se dire : on la porte avec moi ! " des flots amers et du bruit de la vie j' irais sauver ou distraire mon sort et, je le sens, tenter un vain effort pour retourner à mes fers asservie. " j' irais pleurer à ta porte, où ma voix t' attirerait courageuse et timide ; en saisissant ma main encore humide, tu me plaindrais : je t' ai plainte une fois ! " quand tu partis, oui, j' ai plaint ton courage : j' avais tout lu dans tes yeux qui parlaient. De ta pudeur j' imitais le langage, j' étais muette, et mes larmes coulaient. " tes voeux brisés, ta blessure profonde, tous tes ennuis répandus sur mes jours, ces maux affreux qui font haïr le monde, en les fuyant, s' en souvient-on toujours ? " me rendrais-tu ma paix évanouie ? Si, dans ton sein, gémissante aujourd' hui, je m' écriais : " ma chère, il m' a trahie ! " répondrais-tu : " pleure, et pardonne-lui ? " p181 comme elle aimait ! Quelle âme tendre et pure m' a révélé ce douloureux transport ! Ah ! Si l' amour lui fut vraiment parjure, je hais l' amour... eh quoi ! L' aimais-je encor ? MELANGES LE PAPILLON MALADE p182 apologue las des fleurs, épuisé de ses longues amours, un papillon dans sa vieillesse (il avait du printemps goûté les plus beaux jours) voyait d' un oeil chagrin la tendre hardiesse des amants nouveau-nés, dont le rapide essor effleurait les boutons qu' humectait la rosée. Soulevant un matin le débile ressort de son aile à demi-brisée : " tout a changé, dit-il, tout se fane. Autrefois l' univers n' avait point cet aspect qui m' afflige. p183 Oui, la nature se néglige ; aussi pour la chanter l' oiseau n' a plus de voix. Les papillons passés avaient bien plus de charmes ! Toutes les fleurs tombaient sous nos brûlantes armes ! Touchés par le soleil, nos légers vêtements semblaient brodés de diamants ! Je ne vois plus rien sur la terre qui ressemble à mon beau matin ! J' ai froid. Tout, jusqu' aux fleurs, prend une teinte austère, et je n' ai plus de goût aux restes du festin ! Ce gazon si charmant, ce duvet des prairies, où mon vol fatigué descendait vers le soir, où Chloé, qui n' est plus, vint chanter et s' asseoir, n' offre plus qu' un vert pâle et des couleurs flétries ! L' air me soutient à peine à travers les brouillards qui voilent le soleil de mes longues journées ; mes heures, sans amour, se changent en années : hélas ! Que je plains les vieillards ! " je voudrais, cependant, que mon expérience servît à tous ces fils de l' air. Sous des bosquets flétris j' ai puisé ma science, j' ai défini la vie, enfants : c' est un éclair ! Frêles triomphateurs, vos ailes intrépides s' arrêteront un jour avec étonnement : plus de larcins alors, plus de baisers avides ; les roses subiront un affreux changement. " je croyais comme vous qu' une flamme immortelle coulait dans les parfums créés pour me nourrir, qu' une fleur était toujours belle, et que rien ne devait mourir. Mais le temps m' a parlé ; sa sévère éloquence a détendu mon vol et glacé mes penchants : p184 le coteau me fatigue et je me traîne aux champs ; enfin, je vois la mort où votre inconséquence poursuit la volupté. Je n' ai plus de désir, car on dit que l' amour est un bonheur coupable : hélas ! D' y succomber je ne suis plus capable, et je suis tout honteux d' avoir eu du plaisir. " près du sybarite invalide, un papillon naissait dans toute sa beauté : cette plainte l' étonne ; il rêve, il est tenté de rentrer dans sa chrysalide. " quoi ! Dit-il, ce ciel pur, ce soleil généreux, qui me transforme et qui me fait éclore, mon berceau transparent qu' il chauffe et qu' il colore, tous ces biens me rendront coupable et malheureux ! Mais un instinct si doux m' attire dans la vie ! Un souffle si puissant m' appelle autour des fleurs ! Là-bas, ces coteaux verts, ces brillantes couleurs font naître tant d' espoir, tant d' amour, tant d' envie ! Oh ! Tais-toi, pauvre sage, ou pauvre ingrat, tais-toi ! Tu nous défends les fleurs encor penché sur elles. Dors, si tu n' aimes plus ; mais les cieux sont à moi : j' éclos pour m' envoler, et je risque mes ailes ! " MELANGES L'AMOUR p185 vous demandez si l' amour rend heureuse : il le promet, croyez-le, fût-ce un jour. Ah ! Pour un jour d' existence amoureuse qui ne mourrait ? La vie est dans l' amour. Si le sourire, éclair inattendu, brilla parfois au milieu de mes larmes, c' était l' amour ! C' était lui, mais sans armes ; c' était le ciel qu' avec lui j' ai perdu. p186 Sans lui, le coeur est un foyer sans flamme. Il brûle tout, ce doux empoisonneur. J' ai dit bien vrai comme il déchire une âme : demandez-donc s' il donne le bonheur ! Vous le saurez : oui, quoi qu' il en puisse être, de gré, de force, amour sera le maître : et, dans sa fièvre alors lente à guérir, vous souffrirez, ou vous ferez souffrir. Dès qu' on l' a vu, son absence est affreuse ; dès qu' il revient, on tremble nuit et jour ; souvent enfin la mort est dans l' amour ; et cependant... oui, l' amour rend heureuse ! MELANGES L'EGLANTINE p187 églantine ! Humble fleur, comme moi solitaire, ne crains pas que sur toi j' ose étendre ma main. Sans en être arrachée orne un moment la terre, et comme un doux rayon console mon chemin. Quand les tièdes zéphirs s' endorment sous l' ombrage, quand le jour fatigué ferme ses yeux brûlants, quand l' ombre se répand et brunit le feuillage, par ton souffle, vers toi, guide mes pas tremblants. p188 Mais ton front, humecté par le froid crépuscule, se penche tristement pour éviter ses pleurs ; tes parfums sont enclos dans leur blanche cellule, et le soir a changé ta forme et tes couleurs. Rose, console-toi ! Le jour qui va paraître, rouvrira ton calice à ses feux ranimé ; ta mourante auréole, il la fera renaître, et ton front reprendra son éclat embaumé. Fleur au monde étrangère, ainsi que toi, dans l' ombre je me cache et je cède à l' abandon du jour ; mais un rayon d' espoir enchante ma nuit sombre : il vient de l' autre rive... et j' attends son retour. MELANGES LE ROSSIGNOL AVEUGLE p189 Pauvre exilé de l' air ! Sans ailes, sans lumière, oh ! Comme on t' a fait malheureux ! Quelle ombre impénétrable inonde ta paupière ! Quel deuil est étendu sur tes chants douloureux ! Innocent Bélisaire ! Une empreinte brûlante du jour sur ta prunelle a séché les couleurs, et ta mémoire y roule incessamment des pleurs, et tu ne sais pourquoi Dieu fit la nuit si lente ! Et Dieu nous verse encor la nuit égale au jour. Non ! Ta nuit sans rayons n' est pas son triste ouvrage. Il ouvrit tout un ciel à ton vol plein d' amour, et ton vol mutilé l' outrage ! p190 Par lui ton coeur éteint s' illumine d' espoir. Un éclair qu' il allume à ton horizon noir te fait rêver de l' aube, ou des étoiles blanches ou d' un reflet de l' eau qui glisse entre les branches des bois que tu ne peux plus voir ! Et tu chantes les bois, puisque tu vis encore. Tu chantes : pour l' oiseau, respirer, c' est chanter. Mais quoi ! Pour moduler l' ennui qui te dévore, sous le voile vivant qui te cache l' aurore, combien d' autres accents te faut-il inventer ! Un coeur d' oiseau sait-il tant de notes plaintives ? Ah ! Quand la liberté soufflait dans tes chansons, qu' avec ravissement tes ailes incaptives dans l' azur sans barrière emportaient ses leçons ! Douce horloge du soir aux saules suspendue, ton timbre jetait l' heure aux pâtres dispersés ; mais le timbre égaré dans ta clarté perdue sonne toujours minuit sur tes chants oppressés. Tes chants n' éveillent plus la pâle primevère qui meurt sans recevoir les baisers du soleil, ni le souci fermé sous le doigt du sommeil qui se rouvre baigné d' une rosée amère ; tu ne sais plus quel astre éclaire tes instants ; tu bois, sans les compter, tes heures de souffrance ; car la veille sans espérance ne sent pas la fuite du temps ! Tu ne vas plus verser ton hymne sur la rose, ni retremper ta voix dans le feu qui l' arrose. Cette haleine d' encens, ce parfum tant aimé, c' est l' amour qui fermente au fond d' un coeur fermé ; p191 et ton coeur contre ta cage se jette avec désespoir ; et l' on rit du vain courage qui heurte ton esclavage sur un barreau sanglant que tu ne peux mouvoir. Du fond de ton sépulcre un cri lent et sonore dénonce tes malheurs autre part entendus ; ton oeil vide s' ouvre encore pour saluer une aurore que l' homme n' éteindra plus ! Ce jour que l' esclave envie du moins changera son sort, et je sais trop de la vie, pour médire de la mort ! Chante la liberté, prisonnier ! Dieu t' écoute. Allons ! Nous voici deux à chanter devant lui. J' ai su dire ma joie, et je sais aujourd' hui ce qu' un son douloureux te coûte ! Chante pour tes bourreaux qui daignent te nourrir, qui t' ont ravi des cieux la flamme épanouie : tes cris font des accords, ton deuil les désennuie ; si ta douleur s' enferme, ils te feront mourir ! Chante donc ta douleur profonde, ton désert au milieu du monde, ton veuvage, ton abandon ; dis, dis quelle amertume affreuse rend la liberté douloureuse pour qui n' en sait plus que le nom ! p192 Dis qu' il fait froid dans ta pensée, comme quand une voix glacée souffla sur le feu de mon coeur pour éteindre aussi la lumière d' une espérance, -la première, que je prenais pour le bonheur ! Laisse ton hymne désolée, comme l' eau dans une vallée, s' épancher sur tes sombres jours, et que l' espoir filtre toujours au fond de ta joie écoulée ! MELANGES LE RETOUR DU MARIN p193 -" petits enfants, vos jeunes yeux, entre l' eau qui gronde et les cieux, ont-ils vu blanchir une voile ? Celle dont j' ai filé la toile, si mon rêve dit l' avenir, avant l' hiver doit revenir. " -" oui ! Tantôt sur la roche nue, en regardant l' errante nue, nous avons vu là-bas, là-bas, rouler une voile sans mâts. " -" enfants des pauvres matelots, dont les pères sont sur les flots, p194 votre voix peut percer l' orage : criez de tout votre courage ! Dans l' éclair aux sombres couleurs voit-on flotter nos trois couleurs ? " -" non ! Du haut de la roche nue, quand l' éclair déchire la nue, sur ce pont, qui flotte vers nous on ne voit qu' un homme à genoux. " -" c' est lui ! Fidèle et courageux, au fond de mon rêve orageux, cette nuit je l' ai vu paraître : descendez pour le reconnaître ! Moi j' ai tant pleuré que mes yeux ne verront plus Jame qu' aux cieux ! " -" quoi ! La foudre en crevant la nue, l' a jeté sur la roche nue ; s' il n' a pas cessé de souffrir, descendons l' aider à mourir. " et les enfants des matelots retirèrent Jame des flots. C' était Jame ! Et la fiancée vint toucher, à sa main glacée, son doux lien, son anneau d' or ; car Jame le portait encor ! Qu' ils sont bien sous la roche nue, à l' abri de l' errante nue, oublieux de leurs mauvais jours, morts... et mariés pour toujours ! MELANGES LE REVE DU MOUSSE p195 Dans le port de Marseille un courageux enfant, comme une humide abeille, fut poussé par le vent. Tombé de la tartane qui s' envole sans lui, il frappe à sa cabane dont l' humble phare a lui. -" qui m' éveille à telle heure ? " dit la vieille, qui pleure son mousse errant sur l' eau. -" c' est moi ! Moi, ma mère ! ... oh ! Que le réveil est beau ! p196 " l' air était froid, ma mère ; oh ! Comme il était froid ! La brise était amère sur la flotte du roi ; mais au fond de mon âme, dans des flots de soleil, Marseille aux yeux de flamme réchauffait mon sommeil ; lorsqu' une blanche fée, de vos voiles coiffée, m' appelle au fond de l' eau... mais, bonjour, ma mère ! Oh ! Que mon rêve était beau ! " viens ! M' a dit votre image, l' eau seule est entre nous ; trop vite ton jeune âge a quitté mes genoux. Viens ! Que je berce encore tes rêves de printemps ; les flots en font éclore qui nous calment longtemps ! " et mon âme étonnée se réveille, entraînée par les baisers de l' eau... mais, bon jour, ma mère ! Oh ! Que mon rêve était beau ! " la flotte aux grandes ombres en silence glissa ; avec ses ailes sombres mon vaisseau s' effaça. Sous sa lampe pieuse, sans cesser de courir, p197 la lune curieuse me regardait mourir. Je n' avais pas de plainte ; trois fois ma force éteinte s' évanouit dans l' eau... mais, bon jour, ma mère ! Oh ! Que mon rêve était beau ! " c' en était fait du mousse, mère, sans votre voix ; sa clameur forte et douce me réveilla trois fois. Sous les vagues profondes en vain nageait la mort, vos doux bras sur les ondes me poussaient vers le port ; et votre âme en prière semait une lumière entre le ciel et l' eau... c' est moi ! Moi, ma mère ! Oh ! Que le réveil est beau ! " MELANGES LE MARINIER p198 je crains Dieu, ma mère ! J' ai l' amour au coeur, point de haine amère, partant, point de peur ; mais à l' ange, ou femme que je viens de voir, j' ai donné mon âme pour bien peu d' espoir ! C' est une rose en deuil, une fleur orpheline, que tenait par la main Marina sa cousine. Elles venaient chercher passage à l' autre bord : Dieu m' aimait ce jour-là, car j' étais seul au port ! p199 L' autre enfant m' appelle, et dit : " marinier ! Sais-tu la chapelle où l' on va prier ? Cet ange, à la vierge qui plaint son doux sort, va porter un cierge pour son père mort. " ma mère ! Où je vous vois, c' est là qu' elle est venue, là, comme une lumière aux marins inconnue ! Là, j' ai cru que la vierge entrait dans mon bateau, et que mon humble barque allait brûler dans l' eau ! Et la jeune sainte aux cheveux tressés tenait avec crainte ses longs yeux baissés. Oh ! Que je devienne capitaine ou roi, elle sera mienne et reine par moi ! MELANGES LES 2 JEUNES MARINIERES p200 Marina. Vois-tu ! Si j' avais ta beauté, cousine, et sa fleur jeune et tendre, je me garderais bien d' attendre, seule dans ma fidélité. Pour un marin qui trace l' onde au lieu de m' ennuyer au monde, ma foi ! J' aurais plus de plaisirs que toi. Laly Galine. Tu crois donc que j' ai de l' ennui, cousine, en ma chambre fermée ? p201 J' y travaille toute charmée : est-on seule en pensant à lui ? Tourner le dos à son image, mon Dieu ! Ce serait bien dommage. Crois-moi ! Je suis bien moins seule que toi. Marina. Ton amant n' est qu' un matelot qui n' a rien à lui que son âme, fidèle au serment d' une femme autant que le vent l' est au flot ! Laly ! Je te le jure encore, si l' on m' aimait comme on t' adore, ma foi ! J' aurais plus de joyaux que toi. Laly Galine. Je prépare en filant mon lin la toile de notre ménage, et je n' ai pour tout voisinage que mon Christ en papier vélin, puis, pour parer ma cheminée, sa barque qu' il a dessinée... crois-moi ! Je suis bien plus riche que toi. Marina. Ton lin ne dure pas toujours. On se fait voir aux jours de fête, on met des rubans sur sa tête, et l' on danse à d' autres amours ! p202 Prends les rubans que l' on t' apporte... ah ! S' il en pleuvait à ma porte, ma foi ! J' aurais d' autres atours que toi. Laly Galine. Cousine, on ne fait pas son sort ; le mien est d' être une humble femme. Les joyaux n' échauffent point l' âme, un cheveu qu' on aime est plus fort ! Sa chanson... tu sais bien laquelle ! Je chante et je pleure avec elle. Crois-moi ! Je chante plus souvent que toi. Marina. Eh bien ! Tu pleures trop souvent ; on te trouve déjà pâlie. Moi, de peur d' être moins jolie, je jetterais la plume au vent. Sous tes pieds tu mets ta fortune : si mes beaux yeux m' en donnaient une, ma foi ! Je serais plus fine que toi. Laly Galine. Ma fortune ? Il l' apportera. Lorsque l' heure est toute sonnée, je suis moins lourde d' une année, car l' heure a dit : " il reviendra ! " p203 va ! Quelque pauvre qu' il revienne et tende sa main vers la mienne, crois-moi ! Nous serons plus heureux que toi. MELANGES LALY GALINE SEULE p204 Jardin de ma fenêtre, ma seule terre à moi, avril t' a fait renaître... n' est-il bon que pour toi ? Tes fleurs moins chancelantes se reparlent tout bas, et moi je sais deux plantes qu' il ne réunit pas. Combien de jours de fête ont regardé mes pleurs sans relever ma tête pensive sur tes fleurs ! p205 Mais celui qui fait l' heure compte mon temps amer ; il voit dans ma demeure comme il voit dans la mer. Ce soir, une hirondelle qui revenait des cieux a frôlé de son aile tes bouquets gracieux. Ta fraîche palissade a tremblé sous son coeur : vient-elle en ambassade de la part du bonheur ? Sans lune et sans étoile quand la nuit teint les flots, j' allume sous ton voile ma lampe aux matelots, afin que l' humble flamme qui s' épuise ardemment, comme un peu de mon âme, attire mon amant. Mais du port si le phare mourait avant le jour, au marin qui s' égare montre au loin mon séjour ; dis-lui qu' à ma fenêtre, toujours comme aujourd' hui, les fleurs qu' il a fait naître s' illuminent pour lui. Dans la nuit implorée qui le ramènera, p206 vers ma vitre éclairée son âme montera. Fais qu' après ma neuvaine, au bout d' un an perdu, ma lampe le ramène à mes bras suspendu ! MELANGES LES DEUX MARINIERES p207 Marina. Entends-tu le canon du fort pour le vaisseau qui rentre au port ? Mais, cousine, le capitaine tient l' équipage en quarantaine. Viens voir de loin le bâtiment qui te ramène ton amant. Laly Galine. Laisse-moi reprendre mon coeur qui s' en va de joie et de peur. p208 J' avais rêvé cette nouvelle, mais, vois ! Je suis moins forte qu' elle... c' est ma neuvaine au roi des cieux qui met de tels pleurs dans mes yeux. Marina. Tu me fais rire avec tes pleurs : prends plutôt dentelles et fleurs ! Prends, et puisque Dieu te l' envoie, folle ! Ne pleure pas de joie, car je sais que les amoureux n' aiment pas qu' on pleure pour eux. Laly Galine. Que veux-tu ? Je suis faite ainsi, et parfois l' homme pleure aussi. Il n' est pas plus fier que moi-même, cousine, et c' est pourquoi je l' aime. Une larme sauve ; autrement on mourrait de saisissement. Marina. Allons ! Viens ! Tu n' en finis pas ! Viens ! Tout le monde court là-bas au salut du canon qui roule. Ton marin te croit dans la foule. C' est la lenteur qui fait mourir ; moi, mes pieds brûlent de courir. p209 Laly Galine. Marina, laisse-moi m' asseoir... je serai plus forte ce soir. Il est là, j' ai le temps d' attendre. S' il parlait on pourrait l' entendre ! Comme l' oiseau qui suit le vent, mon âme est allée en avant ! Marina. Mon âme est partout où je cours, et je m' endors aux longs discours. Ta vie est comme une prière qui craint le bruit et la lumière. Pour moi, sans bruit et sans soleil, le temps serait un long sommeil. Laly Galine. Le soir sera beau, Marina, dans la barque qu' il dessina. La nuit n' y sera plus amère... mais je veux embrasser ma mère ! Va chercher du bruit pour ton coeur : Dieu fait à chacun son bonheur ! MELANGES JEUNE HOMME IRRITE p210 Jeune homme irrité sur un banc d' école, dont le coeur encor n' a chaud qu' au soleil, vous refusez donc l' encre et la parole à celles qui font le foyer vermeil ? Savant, mais aigri par vos lassitudes, un peu furieux de nos chants d' oiseaux, vous nous couronnez de railleurs roseaux ! Vous serez plus jeune après vos études : quand vous sourirez, vous nous comprendrez. Vous portez si haut la férule altière, qu' un géant plîrait sous son docte poids. Vous faites baisser notre humble paupière, et nous flagellez à briser nos doigts. p211 Où prenez-vous donc de si dures armes ? Qu' ils étaient méchants vos maîtres latins ! Mais l' amour viendra : roi de vos destins, il vous changera par beaucoup de larmes : quand vous pleurerez, vous nous comprendrez ! Ce beau rêve à deux, vous voudrez l' écrire. On est éloquent dès qu' on aime bien ; mais si vous aimez qui ne sait pas lire, l' amante à l' amant ne répondra rien. Laissez donc grandir quelque jeune flamme allumant pour vous ses vagues rayons ; laissez-lui toucher plumes et crayons ; l' esprit, vous verrez, fait du jour à l' âme : quand vous aimerez, vous nous comprendrez ! MELANGES A MADAME... p212 Que vous soyez pour tous la charité qui pleure, ou la muse qui chante afin d' arrêter l' heure, ou la femme rêveuse au bord de son miroir, vous êtes toujours vraie et toujours belle à voir ! La beauté, n' est-ce pas, c' est le bonheur, madame ? Ainsi vous en avez plein les yeux et plein l' âme ; et sous vos blonds cheveux si j' ai surpris des pleurs, c' est qu' il faut, n' est-ce pas, de la rosée aux fleurs ? p213 Oui, l' été sans la pluie incendîrait les roses. Laissez donc faire au ciel qui fait bien toutes choses : pleurez, regardez-vous, et chantez à la fois, car c' est pour nos douleurs que Dieu fit votre voix ! MELANGES LE SOLEIL LOINTAIN p214 à Madame Marie D' Agoult quand vous m' avez écrit tout ce que femme ou mère écrira de plus doux, je me plaignais, madame, à cette vie amère : je lui parlais de vous ; de vous dont l' esprit pur, dont la grâce rêveuse, dont les regards charmants ont versé leurs rayons sur moi, pâle couveuse d' immobiles tourments. p215 Triste, je demandais à la force voilée qui nous plie à genoux, pourquoi, presque divine, ô jeune âme étoilée, vous pleurez comme nous. " elle aussi, lui disais-je, elle aussi, sous ses roses, sous ses longs cheveux d' or, à l' heure où le sommeil assoupit toutes choses, demande si l' on dort ! " elle aussi, quand la lune argente sa fenêtre, cherche son heure au ciel, et, quand tous les plaisirs semblent l' avoir fait naître, dit que naître est cruel. " pourquoi souffler en nous, argile sans pensée, la pensée et le jour, pour nous détruire ainsi, l' âme à tout coup blessée par la mort et l' amour ? " ô vie ! ô fleur d' orage ! ô menace ! ô mystère ! ô songe aveugle et beau ! Réponds ! Ne sais-tu rien en passant sur la terre que ta route au tombeau ? -" ingrate, a dit la vie, à qui donc l' espérance, fruit divin de ma fleur ? Vous retournerez-vous vers un jour de souffrance, dans l' éternel bonheur ? " si vous n' entendez pas tant de voix éternelles, que sert de vous parler ? Vos pieds sont las, pliez ! Dieu vous mettra des ailes, et vous pourrez voler. p216 " de vos fronts consternés, mères inconsolables, les cyprès tomberont, quand pour vous emmener, messagers adorables, vos enfants descendront. " vos sanglots se perdront dans de longs cris de joie, quand vous verrez la mort bercer aux pieds de Dieu son innocente proie, comme un agneau qui dort. " la mort, qui reprend tout, sauve tout sous ses ailes ; sa nuit couve le jour, elle délivre l' âme, et les âmes entre elles savent que c' est l' amour ! " ainsi, madame, allons ! L' augure a trop de charmes pour n' être pas certain : allons ! Et dans la nuit tournons nos yeux en larmes vers le soleil lointain ! MELANGES MME EMILE DE GIRARDIN p217 La mort vient de fermer les plus beaux yeux du monde. Nous ne les verrons plus qu' en saluant les cieux. Oui, c' est aux cieux déjà que leur grâce profonde comme un aimant d' espoir semble attirer nos yeux. Albert Durr l' avait vue à l' étude penchée, au monde intérieur où lui seul pénétrait, quand sa mélancolie éternelle et cachée dans un ange rêveur la peignit trait pour trait. p218 Son enfance éclata par un cri de victoire. Lisant à livre ouvert où d' autres épelaient, elle chantait sa mère, elle appelait la gloire, elle enivrait la foule... et les femmes tremblaient. Et charmante, elle aima comme elle était : sans feinte ; loyale avec la haine autant qu' avec l' amour. Dans ses chants indignés, dans sa furtive plainte, comme un luth enflammé son coeur vibrait à jour ! Elle aussi, l' adorable ! A gémi d' être née. Dans l' absence d' un coeur toujours lent à venir, lorsque tous la suivaient pensive et couronnée, ce coeur, elle eût donné ses jours pour l' obtenir. Oh ! L' amour dans l' hymen ! Oh ! Rêve de la femme ! ô pleurs mal essuyés, visibles dans ses vers ! Tout ce qu' elle taisait à l' âme de son âme, doux pleurs, allez-vous-en l' apprendre à l' univers ! Elle meurt presque reine, hélas ! Et presque heureuse, colombe aux plumes d' or, femme aux tendres douleurs ; elle meurt tout à coup d' elle-même peureuse, et, douce, elle s' enferme au linceul de ses fleurs. ô beauté ! Souveraine à travers tous les voiles ! Tant que les noms aimés retourneront aux cieux, nous chercherons Delphine à travers les étoiles, et son doux nom de soeur humectera nos yeux. MELANGES LE VOISIN BLESSE p219 L' autre nuit, le voisin qui pleure frappa pour me dire bonsoir : " dormez, voisin, ce n' est plus l' heure ; on n' y voit plus : il faut se voir. Je suis vous le savez une pauvre orpheline ; je n' ai d' autre gardien que la vierge divine. " mais il reprit si tristement : " au pécheur Dieu donne un moment de grâce avant le châtiment ! ... " il dit cela d' un ton si grave que sa voix me troubla le coeur, et qu' à ce blessé doux et brave je répondis malgré ma peur : p220 " vous avez votre mère ; et moi, pauvre orpheline, j' en vais demander une à la vierge divine. Pourquoi dites-vous tristement : au pécheur Dieu donne un moment de grâce avant le châtiment ? ... " " la grâce, c' est votre présence ! " cria-t-il contre la cloison. " le châtiment, c' est votre absence, et le ciel, c' est votre maison ! Je suis l' heureux voisin de la jeune orpheline qui demande une mère à la vierge divine ; c' est pourquoi je dis tristement : au pécheur Dieu donne un moment de grâce avant le châtiment ! " car vous partez avec l' aurore, et moi, blessé, je vais mourir... " -" voisin, je ne pars pas encore et si l' on pouvait vous guérir... donnez-moi votre mère, et la pauvre orpheline ne demandera rien à la vierge divine. Ne dites donc plus tristement : au pécheur Dieu donne un moment de grâce avant le châtiment ! " MELANGES DANS LA RUE p221 par un jour funèbre de Lyon La Femme. Nous n' avons plus d' argent pour enterrer nos morts. Le prêtre est là, marquant le prix des funérailles ; et les corps étendus, troués par les mitrailles, attendent un linceul, une croix, un remords. Le meurtre se fait roi. Le vainqueur siffle et passe. Où va-t-il ? Au trésor, toucher le prix du sang. Il en a bien versé ! Mais sa main n' est pas lasse : elle a, sans le combattre, égorgé le passant. p222 Dieu l' a vu. Dieu cueillait comme des fleurs froissées les femmes, les enfants, qui s' envolaient aux cieux. Les hommes... les voilà dans le sang jusqu' aux yeux. L' air n' a pu balayer tant d' âmes courroucées. Elles ne veulent pas quitter leurs membres morts. Le prêtre est là, marquant le prix des funérailles ; et les corps étendus, troués par les mitrailles, attendent un linceul, une croix, un remords. Les vivants n' osent plus se hasarder à vivre. Sentinelle soldée, au milieu du chemin, la mort est un soldat qui vise et qui délivre le témoin révolté qui parlerait demain... Des Femmes. Prenons nos rubans noirs, pleurons toutes nos larmes ; on nous a défendu d' emporter nos meurtris : ils n' ont fait qu' un monceau de leurs pâles débris : Dieu ! Bénissez-les tous, ils étaient tous sans armes ! Lyon, 4 avril 1834. MELANGES QUI SERA ROI ? p223 armé du fouet vengeur, le Christ, en sa justice, a chassé devant lui les vendeurs couronnés, et, brisant le veau d' or gorgé du sacrifice, il souffle sa colère aux peuples prosternés. Que votre voix profonde s' appelle et se réponde ! Debout, peuples du Christ, relevés sous sa loi ! Un jour, tout sera libre et Dieu seul sera roi ! Dieu créa l' univers, Christ a fait l' évangile ; c' est la charte du ciel et de l' humanité. Soldats dont les drapeaux flottent de ville en ville, pauvres enfants, bourreaux de la maternité, p224 que votre voix profonde s' appelle et se réponde ! Chantez, soldats du Christ, ralliés sous sa loi ! France, par tes enfants grâces te soient rendues ! Leurs berceaux dormiront ombragés d' oliviers ; la faim ne fera plus de mères éperdues sous les débris croulants de tes humbles foyers. La prière profonde monte au sauveur du monde, et la femme chrétienne a tant prié pour toi, qu' un jour, tout sera libre et Dieu seul sera roi ! Lève-toi, soeur lointaine, Irlande agenouillée ! Le ciel a pris parti pour tes longues douleurs. Ta tête qui fléchit, pâle et de sang mouillée, reprendra sa beauté sous d' immortelles fleurs. Ta misère profonde a fait pleurer le monde, mais le maître du monde a dit aussi pour toi : " un jour, tout sera libre et Dieu seul sera roi ! " et toi, spectre adoré ! Spectre errant et sublime, échappé tout sanglant et meurtri de tes fers, quand tu laissas tes morts et ta dépouille au crime, Pologne ! à ton exil Christ ouvrit l' univers. Ta tristesse profonde est le remords du monde ; pardonne, ô fils du Christ, éclairé dans sa loi ! Un jour, tout sera libre et Dieu seul sera roi ! Liberté ! Sur la terre ouvre ton aile immense. Avec les fruits vivants, les fruits délicieux p225 de ton règne attendu dont l' éclat recommence, liberté, ne va plus t' en retourner aux cieux ! Ta lumière féconde est le foyer du monde ; ainsi nous l' ont crié ceux qui mouraient pour toi : Un jour, tout sera libre et Dieu seul sera roi ! FRAGMENTS L'ABSENCE p229 quand je me sens mourir du poids de ma pensée, quand sur moi tout mon sort rassemble sa rigueur, d' un courage inutile affranchie et lassée, je me sauve avec toi dans le fond de mon coeur ! Je ne sais ; mais je crois qu' à tes regrets rendue, dans ces seuls entretiens tu m' as bien entendue. Tu ne dis pas : " ce soir ! " tu ne dis pas : " demain ! " non ! Mais tu dis : " toujours ! " en pleurant sur ma main ! FRAGMENTS ON ME L'A DIT p230 Désirer sans espoir, regarder sans rien voir, se nourrir de ses larmes, s' en reprocher les charmes, s' écrier à vingt ans : " que j' ai souffert longtemps ! " perdre jusqu' à l' envie de poursuivre la vie : on me l' a dit un jour, c' est le vrai mal d' amour. S' arracher aux accents que l' on écoute absents ; p231 mais, en fuyant l' orage, détester son courage ; trembler de se guérir, le promettre... et mourir ; voilà ce qu' on ignore, quand on espère encore : on me l' a dit un jour, c' est le vrai mal d' amour. FRAGMENTS SANS L'OUBLIER p232 Sans l' oublier on peut fuir ce qu' on aime, on peut bannir son nom de ses discours, et, de l' absence implorant le secours, se dérober à ce maître suprême sans l' oublier ! Sans oublier une voix triste et tendre, oh ! Que de jours j' ai vus naître et finir ! Je la redoute encor dans l' avenir : c' est une voix que l' on cesse d' entendre sans l' oublier ! FRAGMENTS REGARDE-LE p233 Regarde-le, mais pas longtemps : un regard suffira, sois sûre, pour lui pardonner la blessure qui fit languir mes doux printemps. Regarde-le, mais pas longtemps ! S' il parle, écoute un peu sa voix : je ne veux pas trop t' y contraindre ; je sais combien elle est à craindre, ne l' entendît-on qu' une fois : s' il parle, écoute un peu sa voix ! p234 Tais-toi, s' il demande à me voir. J' ai pu fuir sa volage ivresse ; mais me cacher à sa tendresse, Dieu n' en donne pas le pouvoir : tais-toi, s' il demande à me voir ! Si je l' accusais devant toi, appelle un moment son image ; avec le feu de son langage, défends-le par pitié pour moi, si je l' accusais devant toi ! FRAGMENTS LA FEMME AIMEE p235 à Marie D. vous partez donc, Marie ? Et quelqu' un pleurera ! Pâle de rêverie, quelqu' un m' en parlera ! Si vous mourez en route, fantôme gracieux, quelqu' un mourra sans doute pour vous revoir aux cieux. Sous un prisme enfermée aux suaves couleurs, tout pour la femme aimée se fait encens ou fleurs. p236 Oh ! Que c' est beau la vie qui donne de tels jours, devancée ou suivie d' un chant qui dit : " toujours ! " sans que personne pleure, moi, je peux m' en aller ; sans qu' un atôme meure, mon sort peut s' exhaler ; sans que rien me réponde, moi, je peux dire : " adieu ! " Marie, et seule au monde je marche seule à Dieu. FRAGMENTS A MADAME A. TASTU p237 Si vous ne dormez pas, jetez-moi vos paroles, ma soeur ! Comme au banni les divines oboles. Chantez-moi de vos nuits les songes palpitants, et soulevez un peu le froid manteau du temps. C' est l' hiver, c' est l' absence, et puis, toujours une âme au souffle de l' orage éparpillant sa flamme. étendez votre main entre elle et l' ouragan. Vous ! Dont la lampe est haute et calme sous l' autan, vous ! Dont l' âme relève une voix qui soupire, envoyez-moi votre âme afin que je respire ! Versez un peu d' eau pure à mon sort altéré, vous ! Qui tenez du ciel ce don frais et sacré. Comme une fleur sauvage a soif de l' aube humide, mon souffle est altéré de ce trésor limpide... p238 moi, seule en mon chemin et pleurante au milieu, j' ai dit ce que jamais femme ne dit qu' à Dieu. Comme un oiseau dont rien n' avait noué les ailes, prompte aux illusions, m' envolant après elles, facile à me créer des thèmes ravissants, j' ai chanté comme vrais bien des bonheurs absents. Ma soeur ! Priez pour moi si c' est mal ; si l' étude n' a pu prendre au réseau ma fatale habitude ; si, dans mon ignorance un trait prêt à jaillir, sent au fond de ma voix la parole faillir. Je n' ai pas eu le temps de consulter un livre pour ciseler les cris dont mon sein se délivre ; mais qu' une plume reste à l' oiseau mutilé, il s' en fait une rame à son port étoilé ! Aussi, me l' a-t-on dit : " restez dans vos voyages ; hirondelle sans nid et pliante aux orages, pourquoi vous obstiner à revenir toujours jeter l' ancre où les flots n' ont plus ni flux ni cours ? Vous chantez sous le ciel, que le ciel vous réponde ! Nous avons nos jardins ; vous, vous avez le monde. On meurt partout ; allez ! " que leur répondre ? Rien ; doucement leur sourire, et m' en aller. Eh bien ! Vos vers, du moins, vos vers ! Afin que la nature, l' haleine des ruisseaux, leur bruit dans la verdure, le jour douteux et blanc dont la lune a touché tout ce ciel que je porte en moi-même caché, se relèvent de joie et des sons d' une lyre qui m' aide à m' oublier quand je viens de vous lire ; et Dieu vous bénira, qui dans vos chastes yeux infiltra le symbole et la teinte des cieux ! ... si votre livre au temps porte une confidence, vous n' en redoutez pas l' amère pénitence : p239 votre vers pur n' a pas comme un tocsin tremblant, votre muse est sans tache et votre voile est blanc ! ... allons, votre hymne ! Allons, vos vers ! Doux choeur d' abeilles, qui revenant des fleurs bruit à mes oreilles, s' emporte à l' avenir et chante dans le vent ; vrais accords de la muse à qui je dis souvent : " pourquoi me tentez-vous, ô belle poésie ? Je ne sais rien. Pourquoi par vos mots d' ambroisie, arrêtez-vous mon âme au bord de mes travaux et de ma main rêveuse ôtez-vous mes fuseaux ? Je vous aime partout ; mais, stérile écouteuse, ma raison n' eut jamais qu' une clarté douteuse, et j' ai peur de répondre et de laisser vibrer ma plainte dans des chants qui m' ont fait tant pleurer ! Est-ce au front incliné d' une vulgaire femme que vous devez ainsi secouer votre flamme ? Aux soucis du ménage, au berceau qui s' endort, est-ce à moi de lier ma vie à vos fils d' or ? Laissez-moi seule et pauvre, et, mère vigilante, me débattre avec l' heure, ou faites-la plus lente ; laissez tomber sans voix les larmes de mes yeux, qui cherchent leur chemin pour arriver aux cieux ! " FRAGMENTS SOLITUDE p240 timbre du temps, voix touchante, à l' heure où le riche dort, laissez-lui les rêves d' or, à moi le travail qui chante ; sonnez, voix du temps, sonnez, puisque dans ma solitude, pour m' éveiller à l' étude, c' est vous seule qui venez ! FRAGMENTS AMOUR p241 Hélas, avant la mort d' où vient que je te pleure ? De nos doux rendez-vous qui donc a manqué l' heure ? Le temps va comme il veut ; l' amour s' est arrêté : ne me reviendras-tu que dans l' éternité ! ... l' amour vrai, tiens ! C' est Dieu remontant au calvaire. J' ai lu dans un beau livre, humble, grand et sévère, dont l' esprit devant toi me relève aujourd' hui : " l' éternel mit la femme entre le monde et lui. " moi, je suis une femme aussi comme ta mère ! Elle me défendrait de ton insulte amère. Plus grand que son amour, mon amour se donna ! Une femme aima trop, et Dieu lui pardonna. p242 Crois donc que pour aimer il faut un grand courage, que rester immobile au pied d' un tel orage, ce n' est point lâcheté, comme tu dis toujours : c' est attendre la mort sans disputer ses jours, c' est accomplir un voeu, fait au bord de l' enfance, de ne rendre jamais l' offense pour l' offense ; c' est acheter longtemps, par pleurs et par pitié, une âme, qu' on voulut pour soeur et pour moitié, une chère âme, au monde et donnée et perdue, et qui par une autre âme au ciel sera rendue ! Ainsi, crois à l' amour ! Il est plus fort que toi : s' il vit seul, s' il attend, s' il pardonne, c' est moi ! FRAGMENTS PRIERE POUR MON AMIE p243 à notre-dame-des-champs un enfant ! Un enfant ! ô seule âme de l' âme ! Palme pure attachée au malheur d' être femme ! éloquent défenseur de notre humilité, fruit chaste et glorieux de la maternité, qui d' une langue impie assainit la morsure et de l' amour trahi ferme enfin la blessure ! Image de Jésus qui se penche vers nous, pour relever sa mère humble et née à genoux ; dont la débile main, par la grâce étendue, rouvre parfois le ciel à la vierge perdue ; p244 un enfant ! Souffle d' ange épurant le remord ! Refuge dans la vie, asile dans la mort ! De la foi des époux sentinelle sans armes ! Rayonnement divin qui passe entre leurs larmes ! Fleur du toit, qui ravive et retient le bonheur ! Visible battement de deux coeurs dans un coeur ! Elle n' a plus d' enfant ! Sa tendresse est déserte ! Plus un rameau qui rit, plus une plante verte, plus rien ! Les seules fleurs qui s' ouvrent sous ses pas croissent où les vivants ne les dérobent pas... vierge des pleurs, sauvez, quand je prie avec elle, la meilleure des deux : vous savez bien laquelle ! Tout ce qu' elle a donné d' or et de pur amour, faites qu' on le lui rende : elle est pauvre à son tour. Elle est là, près de vous, dans sa peine enfermée, la première oubliant sa frêle renommée, pareille au rossignol qui voit venir l' hiver sans qu' un arbre à sa vie ouvre un asile vert ; et comme il faut le nid au rossignol débile, elle demande à Dieu ce nid, ce tiède asile... FRAGMENTS AU POETE PROLETAIRE p245 le breton vous, que j' ai vu passer dans l' été de votre âge, portant vos jours avec un digne et haut courage, excitant de vos bras les débiles ressorts, chanter sous la sueur des paternels efforts ! Vous, que j' ai vu sublime et refermant vos ailes vous résigner au sol, pareil aux hirondelles qui, pour nourrir leurs nids, percent les durs sillons et partagent le grain de milliers d' oisillons ! Pourquoi vous ai-je vu, tout-à-coup triste et pâle, couvrir de vos deux mains vos traits brûlés de hâle, p246 tel qu' un homme hâté s' arrête de courir, et dit en lui : " c' est vrai, pourtant, il faut mourir ! 3 puis qui reprend sa route avec la tête basse, comme si d' un fardeau son épaule était lasse ? Ah ! C' est que des points noirs troublent un ciel vermeil, quand nos yeux éblouis ont vu trop de soleil... le travail ! Le travail, et le pain sans aumône, Dieu l' a semé pour tous ! On nous prend ce qu' il donne. Hélas ! Hélas ! Ma mère a pleuré pour du pain ! Hélas ! J' ai vu mourir de froidure et de faim ! Hélas ! Quand la faim gronde au coeur d' une famille, quand la mère au foyer voit chanceler sa fille, quand tout y devient froid, jusqu' aux pleurs de leurs yeux, qu' elles n' ont plus de voix pour l' élever aux cieux, quand les petits enfants bégayant leurs prières, alors qu' un doigt de plomb pèse sur leurs paupières, tâchent de dire encore à leur ange gardien : " donnez-nous aujourd' hui notre pain quotidien ! " mon frère, n' est-ce pas que la mère est sublime, si ses flancs déchirés n' enfantent pas un crime, si l' air ne bondit pas des sanglots du tocsin que son remords alors ne peut plus interrompre, et si comme une épée ils frappent à le rompre les fibres tendus de son sein ! La misère au milieu du grand éden ! Méchante au passereau qui vole, au rossignol qui chante, à la fleur qui veut naître et qui n' ose éclater, au germe qui veut vivre et ne peut palpiter ; l' âpre misère enfin, cette bise inflexible, qui détruit lentement ce que Dieu fit sensible, dont le pâle baiser gèle l' arbre et le fruit : elle pousse ma porte, où s' élève sans bruit p247 la prière toujours allumant son sourire, quand l' ange gardien passe et m' aide à la mieux dire. Moi, j' ai toujours au coeur le répit d' un tourment quand ma pensée à Dieu s' envole librement ! Allez ! Je vous devine, et j' ai ma soif déçue, ma douce royauté vainement aperçue ; j' ai mes chants commencés qui s' écoulent en pleurs, mes épines au front que je croyais des fleurs ! L' amour m' a fait présent d' une tendresse amère, du doux remords d' aimer et d' oser être mère. En regardant pâlir des fronts purs et charmants, on a peur d' attirer sur eux ses châtiments, on a peur d' égarer une âme aux blanches ailes dans les sentiers souillés par tant d' âmes cruelles, ou de les voir nager dans les flots turbulents qui viennent d' épuiser nos bras vains et tremblants. Ces beaux enfants, si fiers d' entrer dans nos orages, rêvant leurs horizons, leurs jardins, leurs ombrages, moi, quand je les vois rire à ce prisme trompeur, je veux rire, et je fonds en larmes dans mon coeur. Et vous, n' avez-vous pas de ces pitiés profondes qui vous percent le sein, comme feraient les ondes en creusant goutte à goutte un caillou ? Mille fois j' ai voulu les instruire, et j' ai gardé ma voix. Que fait la chèvre errante au rocher suspendue, qui rêve et se repent de sa route perdue ? Ose-t-elle effrayer, penchés sur le torrent, les chevreaux pris aux fleurs qu' emporte le courant ? Qu' irions-nous raconter à leurs jeunes oreilles ? Que sert d' en soulever les couronnes vermeilles, p248 dont il plaît au printemps d' assourdir leur raison ? Ils ont le temps, pas vrai ? Tout vient dans sa saison. Oh ! Laissons-les aller sans gêner leur croissance. Oh ! Dans leur vie à jour n' ont-ils pas l' innocence ? Au pied d' un nid chantant parle-t-on d' oiseleur ? Tournons-les au soleil et restons au malheur ! Ou plutôt suivons-les : quelle que soit la route, nous montons, j' en suis sûre et jamais je ne doute ; j' épèle, comme vous, avec humilité, un mot qui contient tout, poète : éternité ! De chaque jour tombé mon épaule est légère ; l' aile pousse et me tourne à ma nouvelle sphère. à tous les biens ravis qui me disent adieu je réponds doucement : " va m' attendre chez Dieu ! " qu' en ferais-je, après tout, de ces biens que j' adore ? Rien que les adorer, rien que les perdre encore ! J' attends. Pour ces trésors donnés, repris si tôt, mon coeur n' est pas éteint : il est monté plus haut ! FRAGMENTS A L'AUTEUR DE MARIE p249 Auguste Brizeux vos vers, c' est le printemps : pluie et soleil ensemble ; c' est l' orage et l' oiseau dans le chêne qui tremble. Moi, quand je me souviens, le front sur mes genoux, j' écoute un de vos chants, jeune et vrai comme vous. Vous, que j' ai vu monter à la haute Italie, enfant plein de musique et de mélancolie, poète ! Qu' une hysope arrêtait en chemin, frère, attardant son pas pour rencontrer ma main... quand vous alliez fervent vers le peuple qui prie, vous portiez dans le coeur le livre de Marie, p250 vous aviez des parfums plein l' âme, et dans les yeux, comme au temps où l' on croit, de longs reflets des cieux. Tout est dans ce beau livre écrit avec des flammes, reliquaire d' amour qui fait rêver les femmes, dont chaque page pure exhale une âme en fleur, qui se répand dans l' ombre et coule pleur par pleur ! Chaste et vivante école, où ma vague pensée apprit à soulever son aile embarrassée ; seuil du toit paternel où s' élève un berceau ; foi vive écoutant Dieu dans la voix du ruisseau ; instinct sublime et doux, qui touche une grande âme de pitié pour l' enfant, de respect pour la femme : tout est dans ce beau livre où l' on vous voit passer, marcher seul au soleil, et sourire, et penser, et regarder de loin l' idole reconnue, comme aux nuits du pasteur l' étoile revenue, ou comme l' églantine au front du printemps vert, qui s' étonne et sourit d' avoir vaincu l' hiver. Vos mains si sagement ont touché sa couronne, qu' elle ne rougit pas dans l' air qui l' environne ! Non, la vierge allaitante et ruminant le ciel, n' a pas souri plus vierge aux mains de Raphaël ! FRAGMENTS LE SOLEIL DES MORTS p251 Lune ! Blanche figure assise à l' horizon, que viens-tu regarder au fond de ma maison ? ... dans nos chambres, vois-tu ! La fiévreuse insomnie sur beaucoup d' oreillers se penche en ennemie ; elle entre, et bien des yeux qui paraissent fermés sont par des pleurs sans bruit ouverts et consumés. Oh ! Si tu n' étais, toi, qu' un beau front de madone, saintement inondé de l' amour qui pardonne ! Oh ! Si Dieu le voulait que tes tendres clartés soient des pardons promis aux pauvres visités ! N' as-tu pas pour cortège un flot de jeunes âmes mêlant à tes lueurs leurs vacillantes flammes ? Dis donc à ces enfants envolés loin de nous de venir embrasser leurs mères à genoux, p252 lune ! Il en est plus d' un qui doit me reconnaître s' il me regarde ainsi penchée à ma fenêtre, qui m' apparut à moi, beau, sans ailes encor, et qui m' a brisé l' âme en reprenant l' essor. Nous avons mis leurs noms sous des touffes de roses. De tes pâles fraîcheurs, ô toi qui les arroses, qui plus forte que nous visites leur sommeil, lune, merci ! Je t' aime autant que le soleil ! Merci ! Toi qui descends des divines montagnes pour éclairer nos morts épars dans les campagnes. Dans leur étroit jardin tu viens les regarder, et contre l' oubli froid tu sembles les garder. Je me souviens aussi, devant ton front qui brille, douce lampe des morts qui luis sur ma famille ! Au bout de tes rayons promenés sur nos fleurs, comme un encens amer prends un peu de mes pleurs : nul soleil n' a séché ce sanglot de mon âme, et tu peux le mêlant à ton humide flamme, l' épancher sur le coeur de mon père endormi, lui, qui fut mon premier et mon plus tendre ami ! Quel charme de penser, en te voyant si pure et cheminant sans bruit à travers la nature, que chaque doux sépulcre où je ne peux errer, en m' éclairant aussi tu vas les éclairer ! à ma bouche confuse enlève une parole pour la sanctifier dans ta chaste auréole ; et de ta haute église, alors, fais-la tomber loin, par delà les mers, où j' ai vu se courber p253 ma tige maternelle enlacée à ma vie, puis, mourir sur le sable où je l' avais suivie. Son sommeil tourmenté par les flots et le vent ne tressaille jamais au pas de son enfant. Jamais je n' ai plié mes genoux sur ma mère ; ce doux poids balancé dans une vague amère, lune ! Il m' est refusé de l' embrasser encor : porte-lui donc mon âme avec ton baiser d' or ! FRAGMENTS DIMANCHE DES RAMEAUX p254 Jour cher au pèlerin qui demande sa voie, dont l' aube à tout calvaire allume un peu de joie, beau jour, où les enfants, des rameaux dans leurs mains, se promènent bénis entre tous les humains ! ... de sonores enfants les stalles étaient pleines, qui roulaient dans la nef d' innocentes haleines ; et Dieu seul entendit une plus humble voix qui chantait dans la foule et pleurait à la fois : " par le vent de l' exil de partout balayée, vraiment, je ne sais plus où je suis envoyée. p255 Oh ! Les arbres du moins, ont du temps pour fleurir, pour répandre leurs fruits, pour monter, pour mourir ; moi, je n' ai pas le temps ; ma tâche est trop pressée. Dieu ! Laissez-moi goûter la halte commencée ; dieu ! Laissez-moi m' asseoir à l' ombre du chemin, mes enfants à mes pieds et mon front dans ma main ! Je ne peux plus marcher. Je viens... j' ai vu... je tombe. Je n' ai pris qu' une fleur là-haut sur une tombe, des chapelets bénits pour ceux que nous aimons, et j' ai blessé mes pieds aux cailloux des grands monts. " dieu ! Si je suis l' oiseau rasant la terre et l' onde, laissez-moi de mon fils presser la tête blonde ; mon fils ! Grandi sans moi qui l' ai fait tout amour, sans moi, qui lui donnai tant d' âme avec le jour ! Dieu des faibles, mon Dieu ! Si je suis votre fille, relevez mon passé dans ma jeune famille, à mes tendres terreurs ne donnez pas raison, laissez-nous dans un port contempler l' horizon, dans ma précoce nuit allumez une aurore, défendez aux chemins de m' emmener encore, marquez de votre doigt une place pour nous, et ralliez le père aux enfants à genoux ! " l' orgue se tut ; l' église éteignit sa lumière ; ma pensée en mon sein retomba prisonnière ; mais je ne sais quel charme en coulant à mon coeur l' inonda de l' espoir qui brûlait dans le choeur. Un vieillard me donna, tout ruisselant d' eau sainte, l' un des mille rameaux dont verdoyait l' enceinte, et, riche de ce buis qui riait dans ma main, du monde et de l' hiver je repris le chemin... FRAGMENTS LES FLEURS p256 de Jean Paul Richter, sur un enfant semez sur lui des fleurs, des fleurs, jeunes pleureuses ! Il les emportera sur ses ailes heureuses. De sa cage entr' ouverte il s' envole vivant : chantez ! C' est aujourd' hui la fête de l' enfant ! FRAGMENTS L'AUMONE p257 Toute fleur bénit sur la terre l' eau qui tombe pour la nourrir. L' aumône est l' eau qui désaltère : sois béni, toi qui peux l' offrir ! Fais tant et si souvent l' aumône qu' à ce doux travail occupé la mort te trouve et te moissonne, comme un lys pour le ciel coupé. POESIES POSTH. LETTRE DE FEMME p261 Les femmes, je le sais, ne doivent pas écrire ; j' écris pourtant, afin que dans mon coeur au loin tu puisses lire comme en partant. Je ne tracerai rien qui ne soit dans toi-même beaucoup plus beau ; mais le mot cent fois dit, venant de ce qu' on aime, semble nouveau. p262 Qu' il te porte au bonheur ! Moi, je reste à l' attendre, bien que, là-bas, je sens que je m' en vais, pour voir et pour entendre errer tes pas. Ne te détourne point s' il passe une hirondelle par le chemin, car je crois que c' est moi qui passerai, fidèle, toucher ta main. Tu t' en vas, tout s' en va ! Tout se met en voyage, lumière et fleurs ; le bel été te suit, me laissant à l' orage, lourde de pleurs. Mais si l' on ne vit plus que d' espoir et d' alarmes cessant de voir, partageons pour le mieux : moi, je retiens les larmes, garde l' espoir. Non, je ne voudrais pas, tant je te suis unie, te voir souffrir : souhaiter la douleur à sa moitié bénie, c' est se haïr. POESIES POSTH. JOUR D'ORIENT p263 Ce fut un jour pareil à ce beau jour que, pour tout perdre, incendiait l' amour ! C' était un jour de charité divine où dans l' air bleu l' éternité chemine, où dérobée à son poids étouffant la terre joue et redevient enfant. C' était partout comme un baiser de mère, long rêve errant dans une heure éphémère, heure d' oiseaux, de parfums, de soleil, d' oubli de tout... hors du bien sans pareil. p264 Nous étions deux ! ... c' est trop d' un quand on aime pour se garder... hélas ! Nous étions deux. Pas un témoin qui sauve de soi-même ! Jamais au monde on n' eut plus besoin d' eux que nous l' avions ! Lui, trop près de mon âme, avec son âme éblouissait mes yeux ; j' étais aveugle à cette double flamme, et j' y vis trop quand je revis les cieux. Pour me sauver, j' étais trop peu savante ; pour l' oublier... je suis encor vivante ! C' était un jour pareil à ce beau jour que, pour tout perdre, incendiait l' amour ! POESIES POSTH. ALLEZ EN PAIX p265 Allez en paix, mon cher tourment, vous m' avez assez alarmée, assez émue, assez charmée... allez au loin, mon cher tourment, hélas ! Mon invisible aimant ! Votre nom seul suffira bien pour me retenir asservie ; il est alentour de ma vie roulé comme un ardent lien : ce nom vous remplacera bien. p266 Ah ! Je crois que sans le savoir j' ai fait un malheur sur la terre ; et vous, mon juge involontaire, vous êtes donc venu me voir pour me punir, sans le savoir ? D' abord ce fut musique et feu, rires d' enfants, danses rêvées ; puis les larmes sont arrivées avec les peurs, les nuits de feu... adieu danses, musique et jeu ! Sauvez-vous par le beau chemin où plane l' hirondelle heureuse : c' est la poésie amoureuse ; pour ne pas la perdre en chemin de mon coeur ôtez votre main. Dans votre prière tout bas, le soir, laissez entrer mes larmes ; contre vous elles n' ont point d' armes. Dans vos discours n' en parlez pas ! Devant Dieu pensez-y tout bas. 6 juin 1857. POESIES POSTH. CLOCHES ET LARMES p267 sur la terre où sonne l' heure, tout pleure, ah ! Mon Dieu ! Tout pleure. L' orgue sous le sombre arceau, le pauvre offrant sa neuvaine, le prisonnier dans sa chaîne et l' enfant dans son berceau ; sur la terre où sonne l' heure, tout pleure, ah ! Mon Dieu ! Tout pleure. p268 La cloche pleure le jour qui va mourir sur l' église, et cette pleureuse assise qu' a-t-elle à pleurer ? ... l' amour. Sur la terre où sonne l' heure, tout pleure, ah ! Mon Dieu ! Tout pleure. Priant les anges cachés d' assoupir ses nuits funestes, voyez aux sphères célestes ses longs regards attachés. Sur la terre où sonne l' heure, tout pleure, ah ! Mon Dieu ! Tout pleure. Et le ciel a répondu : " terre, ô terre, attendez l' heure ! J' ai dit à tout ce qui pleure, que tout lui sera rendu. " sonnez, cloches ruisselantes ! Ruisselez, larmes brûlantes ! Cloches qui pleurez le jour ! Beaux yeux qui pleurez l' amour ! POESIES POSTH. UN CRI p269 Hirondelle ! Hirondelle ! Hirondelle ! Est-il au monde un coeur fidèle ? Ah ! S' il en est un, dis-le moi, j' irai le chercher avec toi. Sous le soleil ou le nuage, guidée à ton vol qui fend l' air, je te suivrai dans le voyage rapide et haut comme l' éclair. Hirondelle ! Hirondelle ! Hirondelle ! Est-il au monde un coeur fidèle ? Ah ! S' il en est un, dis-le moi ! J' irai le chercher avec toi. p270 Tu sais qu' aux fleurs de ma fenêtre ton nid chante depuis trois ans, et quand tu viens le reconnaître mes droits ne te sont pas pesants. Hirondelle ! Hirondelle ! Hirondelle ! Est-il au monde un coeur fidèle ? Ah ! S' il en est un, dis-le moi ! J' irai le chercher avec toi. Je ne rappelle rien, j' aspire comme un des tiens dans la langueur, dont la solitude soupire et demande un coeur pour un coeur. Hirondelle ! Hirondelle ! Hirondelle ! Est-il au monde un coeur fidèle ? Ah ! S' il en est un, dis-le moi ! J' irai le chercher avec toi. Allons vers l' idole rêvée, au nord, au sud, à l' orient : du bonheur de l' avoir trouvée je veux mourir en souriant. Hirondelle ! Hirondelle ! Hirondelle ! Est-il au monde un coeur fidèle ? Ah ! S' il en est un, dis-le moi ! J' irai le chercher avec toi ! POESIES POSTH. LA FEUILLE VOLEE p271 Va-t-il écrire à sa maîtresse, l' oiseau vainqueur, le moineau franc, sur ce larcin que son bec presse, sur ce lambeau de vélin blanc ? Il me l' a pris. J' allais moi-même, trempé de pardon et d' espoir, l' envoyer à l' absent que j' aime, et l' appeler... s' il veut me voir. Souffle hardi qui viens de naître parmi les souffles de l' été, je t' avais ouvert ma fenêtre, et tu voles ma pauvreté ! p272 Oiseau, le fragment d' une page peut contenir tant de bonheur ! Ah ! Si tu le sais, sois mon page, et ne t' en va pas sans mon coeur. Ce coeur, souvent, révèle à peine le trouble enfermé de mon sort : ma voix ardente est sans haleine, mon âme en pleurs est sans essor. Et tes ailes me font envie quand ta volonté frappe l' air. Ton cri rapide est une vie ! Ton vol, un innocent éclair ! ô flèche amoureuse lancée, aussi prompte que ton désir, l' objet de ta fuite empressée, dieu ! Que tu dois bien le saisir ! Toi, chez qui le printemps allume l' audace et l' élan de l' amour, remets ce papier sous ma plume puisqu' il va promettre un beau jour. Mais tu t' enfuis, charmante chose, en me regardant de travers ; car tu hais la cellule close, toi dont la cage est l' univers ! POESIES POSTH. ROSES DE SAADI p273 J' ai voulu ce matin te rapporter des roses ; mais j' en avais tant pris dans mes ceintures closes que les noeuds trop serrés n' ont pu les contenir. Les noeuds ont éclaté. Les roses envolées dans le vent, à la mer s' en sont toutes allées. Elles ont suivi l' eau pour ne plus revenir ; la vague en a paru rouge et comme enflammée. Ce soir, ma robe encore en est toute embaumée... respires-en sur moi l' odorant souvenir. POESIES POSTH. FILLE ET RAMIER p274 Les rumeurs du jardin disent qu' il va pleuvoir ; tout tressaille, averti de la prochaine ondée ; et toi qui ne lis plus, sur ton livre accoudée, plains-tu l' absent aimé qui ne pourra te voir ? Là-bas, pliant son aile et mouillé sous l' ombrage, banni de l' horizon qu' il n' atteint que des yeux, appelant sa compagne et regardant les cieux, un ramier, comme toi, soupire de l' orage. p275 Laissez pleuvoir, ô coeurs solitaires et doux ! Sous l' orage qui passe il renaît tant de choses. Le soleil sans la pluie ouvrirait-il les roses ? Amants, vous attendez ! De quoi vous plaignez-vous ? POESIES POSTH. ENTREVUE RUISSEAU p276 L' eau nous sépare ; écoute bien : si tu fais un pas, tu n' as rien. Voici ma plus belle ceinture, elle embaume encor de mes fleurs. Prends les parfums et les couleurs, prends tout... je m' en vais sans parure. L' eau nous sépare ; écoute bien : si tu fais un pas, tu n' as rien. p277 Sais-tu pourquoi je viens moi-même jeter mon ruban sur ton sein ? C' est que tu parlais d' un larcin, et l' on veut donner quand on aime. L' eau nous sépare ; écoute bien : si tu fais un pas, tu n' as rien. Adieu ! Ta réponse est à craindre, je n' ai pas le temps d' écouter ; mais quand je n' ose m' arrêter, n' est-ce donc que toi qu' il faut plaindre ? Ce que j' ai dit, retiens-le bien : pour aujourd' hui, je n' ai plus rien ! 1857. POESIES POSTH. L'AMI D'ENFANCE p278 un ami me parlait et me regardait vivre : alors, c' était mourir... mon jeune âge était ivre de l' orage enfermé dont la foudre est au coeur ; et cet ami riait, car il était moqueur. Il n' avait pas d' aimer la funeste science. Son seul orage à lui, c' était l' impatience. Léger comme l' oiseau qui siffle avant d' aimer, disant : " tout feu s' éteint, puisqu' il peut s' allumer ; " plein de chants, plein d' audace et d' orgueil sans alarme, il eût mis tout un jour à comprendre une larme. De nos printemps égaux lui seul portait les fleurs ; j' étais déjà l' aînée, hélas ! Par bien des pleurs. p279 Décorant sa pitié d' une grâce insolente, il disputait, joyeux, avec ma voix tremblante. à ses doutes railleurs, je répondais trop bas... prouve-t-on que l' on souffre à qui ne souffre pas ? Soudain, presque en colère, il m' appela méchante de tromper la saison où l' on joue, où l' on chante : " venez, sortez, courez où sonne le plaisir ! Pourquoi restez-vous là navrant votre loisir ? Pourquoi défier vos immobiles peines ? Venez, la vie est belle, et ses coupes sont pleines ! ... non ? Vous voulez pleurer ? Soit ! J' ai fait mon devoir : adieu ! -quand vous rirez, je reviendrai vous voir. " et je le vis s' enfuir comme l' oiseau s' envole ; et je pleurai longtemps au bruit de sa parole. Mais quoi ? La fête en lui chantait si haut alors qu' il n' entendait que ceux qui dansent au dehors. Tout change. Un an s' écoule, il revient... qu' il est pâle ! Sur son front quelle flamme a soufflé tant de hâle ? Comme il accourt tremblant ! Comme il serre ma main ! Comme ses yeux sont noirs ! Quel démon en chemin l' a saisi ? -c' est qu' il aime ! Il a trouvé son âme. Il ne me dira plus : " que c' est lâche ! Une femme. " triste, il m' a demandé : " c' est donc là votre enfer ? Et je riais... grand dieu ! Vous avez bien souffert ! " POESIES POSTH. LA VOIX D'UN AMI p280 si tu n' as pas perdu cette voix grave et tendre qui promenait mon âme au chemin des éclairs ou s' écoulait limpide avec les ruisseaux clairs, éveille un peu ta voix que je voudrais entendre. Elle manque à ma peine, elle aiderait mes jours. Dans leurs cent mille voix je ne l' ai pas trouvée. Pareille à l' espérance en d' autres temps rêvée, ta voix ouvre une vie où l' on vivra toujours ! Souffle vers ma maison cette flamme sonore qui seule a su répondre aux larmes de mes yeux. Inutile à la terre, approche-moi des cieux. Si l' haleine est en toi, que je l' entende encore ! p281 Elle manque à ma peine, elle aiderait mes jours. Dans leurs cent mille voix je ne l' ai pas trouvée. Pareille à l' espérance en d' autres temps rêvée, Ta voix ouvre une vie où l'on vivra toujours ! POESIES POSTH. TROP TARD p282 il a parlé. Prévoyante ou légère, sa voix cruelle et qui m' était si chère a dit ces mots qui m' atteignaient tout bas : " vous qui savez aimer, ne m' aimez pas ! " ne m' aimez pas si vous êtes sensible ; jamais sur moi n' a plané le bonheur. Je suis bizarre et peut-être inflexible. L' amour veut trop : l' amour veut tout un coeur. Je hais ses pleurs, sa grâce ou sa colère ; ses fers jamais n' entraveront mes pas. " p283 il parle ainsi, celui qui m' a su plaire... qu' un peu plus tôt cette voix qui m' éclaire n' a-t-elle dit, moins flatteuse et moins bas : " vous qui savez aimer, ne m' aimez pas ! " ne m' aimez pas ! L' âme demande l' âme. L' insecte ardent brille aussi près des fleurs : il éblouit, mais il n' a point de flamme ; la rose a froid sous ses froides lueurs. Vaine étincelle échappée à la cendre, mon sort qui brille égarerait vos pas. " il parle ainsi, lui que j' ai cru si tendre. Ah ! Pour forcer ma raison à l' entendre, il dit trop tard, ou bien il dit trop bas : " vous qui savez aimer, ne m' aimez pas. " POESIES POSTH. DERNIERE ENTREVUE p284 attends, nous allons dire adieu : ce mot seul désarmera Dieu. Les voilà ces feuilles brûlantes qu' échangèrent nos mains tremblantes, où l' amour répandit par flots ses cris, ses flammes, ses sanglots. Délivrons ces âmes confuses, rendons l' air aux pauvres recluses. p285 Attends, nous allons dire adieu : ce mot seul désarmera Dieu. Voici celle qui m' a perdue... lis ! Quand je te l' aurai rendue, de tant de mal, de tant de bien, il ne me restera plus rien. Brûlons ces tristes fleurs d' orage, moi, par effroi ; toi, par courage. Elle survivraient trop d' un jour au naufrage d' un tel amour. Par pitié, sois-nous inflexible ! Pour ce sacrifice impossible, il fallait le secours des cieux, et les regarder dans tes yeux ! Contre toi le sort n' a plus d' armes ; oh ! Ne pleure pas... bois mes larmes ! Lève au ciel ton front abattu ; je t' aime à jamais : le sais-tu ? Mais te voilà près de la porte... la terre s' en va... je suis morte ! ... hélas ! Je n' ai pas dit adieu... toi seul es sauvé devant Dieu ! POESIES POSTH. SECRET PERDU p286 Qui me consolera ? -" moi seule, a dit l' étude ; " j' ai des secrets nombreux pour ranimer tes jours. " - les livres ont dès lors peuplé ma solitude, et j' appris que tout pleure, et je pleurai toujours. Qui me consolera ? -" moi, m' a dit la parure ; " voici des noeuds, du fard, des perles et de l' or. " - et j' essayai sur moi l' innocente imposture ; mais je parais mon deuil, et je pleurais encor. Qui me consolera ? -" nous, m' ont dit les voyages ; laisse-nous t' emporter vers de lointaines fleurs. " - mais, toute éprise encor de mes premiers ombrages, les ombrages nouveaux n' ont caché que mes pleurs. p287 Qui me consolera ? -rien, plus rien, plus personne ! Ni leurs voix, ni ta voix ; mais descends dans ton coeur ; le secret qui guérit n' est qu' en toi. Dieu le donne : si Dieu te l' a repris, va ! Renonce au bonheur ! POESIES POSTH. FIERTE, PARDONNE p288 Fierté, pardonne-moi ! Fierté, je t' ai trahie ! ... une fois dans ma vie, fierté, j' ai mieux aimé mon pauvre coeur que toi : tue, ou pardonne-moi ! Sans souci, sans effroi, comme on est dans l' enfance, j' étais là sans défense ; rien ne gardait mon coeur, rien ne veillait sur moi : où donc étais-tu, toi ? p289 Fierté, pardonne-moi ! Fierté, je t' ai trahie ! ... une fois dans ma vie, fierté, j' ai mieux aimé mon pauvre coeur que toi : tue, ou pardonne-moi ! POESIES POSTH. AU LIVRE LEOPARDI p290 Il est de longs soupirs qui traversent les âges pour apprendre l' amour aux âmes les plus sages. ô sages ! De si loin que ces soupirs viendront, leurs brûlantes douceurs un jour vous troubleront. Et s' il vous faut garder parmi vos solitudes le calme qui préside aux sévères études, ne risquez pas vos yeux sur les tendres éclairs de l' orage éternel enfermé dans ces vers, dans ces chants, dans ces cris, dans ces plaintes voilées, tocsins toujours vibrant de douleurs envolées. Oh ! N' allez pas tenter, d' un courage hardi, tout cet amour qui pleure avec Léopardi ! p291 Léopardi ! Doux Christ oublié de son père, altéré de la mort sans le ciel qu' elle espère, qu' elle ouvre d' une clé pendue à tout berceau, levant de l' avenir l' insoulevable sceau. Ennemi de lui seul ! Aimer, et ne pas croire ! Sentir l' eau sur sa lèvre, et ne pas l' oser boire ! Ne pas respirer Dieu dans l' âme d' une fleur ! Ne pas consoler l' ange attristé dans son coeur ! Ce que l' ange a souffert chez l' homme aveugle et tendre, ce qu' ils ont dit entre eux sans venir à s' entendre, ce qu' ils ont l' un par l' autre enduré de combats, sages qui voulez vivre, oh ! Ne l' apprenez pas ! Oh ! La mort ! Ce sera le vrai réveil du songe ! Liberté ! Ce sera ton règne sans mensonge ! Le grand dévoilement des âmes et du jour ! Ce sera Dieu lui-même... oh ! Ce sera l' amour ! POESIES POSTH. ESCLAVE L'OISEAU p292 Ouvre ton aile au vent, mon beau ramier sauvage, laisse à mes doigts brisés ton anneau d' esclavage ! Tu n' as que trop pleuré ton élément, l' amour ; sois heureux comme lui : sauve-toi sans retour ! Que tu montes la nue, ou que tu rases l' onde, souviens-toi de l' esclave en traversant le monde : l' esclave t' affranchit pour te rendre à l' amour ; quitte-moi comme lui : sauve-toi sans retour ! Va retrouver dans l' air la volupté de vivre ! Va boire les baisers de Dieu, qui te délivre ! Ruisselant de soleil et plongé dans l' amour, va-t-en ! Va-t-en ! Va-t-en ! Sauve-toi sans retour ! p293 Moi, je garde l' anneau ; je suis l' oiseau sans ailes. Les tiennes vont aux cieux ; mon âme est devant elles. Va ! Je les sentirai frissonner dans l' amour ! Mon ramier, sois béni ! Sauve-toi sans retour ! Va demander pardon pour les faiseurs de chaînes ; en fuyant les bourreaux, laisse tomber les haines. Va plus haut que la mort, emporté dans l' amour ; sois clément comme lui... sauve-toi sans retour ! POESIES POSTH. DANS L'ETE p294 Un danger circule à l' ombre, au chant de l' oiseau qui descend, dès qu' il fait sombre, se plaindre au roseau. Alors tout ce qui respire se prend à rêver ; et le ruisseau qui soupire semble l' éprouver. Partout les nids et les ailes tremblent doucement, dénonçant des tourterelles l' entretien charmant ; p295 l' été brûle avec mystère dans les lits en fleurs des seuls amants de la terre sans blâme et sans pleurs. été, si trop jeune encore pour fuir un danger, l' enfant rêveur que j' adore s' attarde au verger, laisse dans l' errante nue ton charme cruel, et sauve l' âme ingénue du plaisir mortel ! POESIES POSTH. SIMPLE HISTOIRE p296 Tu m' as connue au temps des roses, quand les colombes sont écloses ; tes yeux alors pleins de soleil ont brillé sur mon teint vermeil. Souriant à ma destinée, par ta douce force entraînée, je ne t' aimai pas à demi, mon jeune ami, mon seul ami ! à l' étonnement de nos âmes tout jetait des fleurs et des flammes ; une feuille, un bruit de roseaux nous semblaient des hymnes d' oiseaux. p297 Quand ce beau temps sur notre tête sonnait à chaque heure une fête, nous n' étions mortels qu' à demi, puis, tu t' en allas vers ta mère, et la vie eut une ombre amère ; autour de mon sort languissant l' été même allait pâlissant. Les roses me paraient encore ; mais déjà, pleurant l' autre aurore, je n' aimai plus rien qu' à demi, sans mon ami, mon seul ami ! Un jour, l' invincible espérance poussa ton vaisseau vers la France : tu me ranimas sur ton coeur... jeune, on ne meurt pas de bonheur ! Mais la guerre appelait tes armes... sous tant de baisers et de larmes je ne t' ai revu qu' à demi, mon jeune ami, mon seul ami ! Plus tard, un enfant du village accourut, tout pâle au visage, disant : " voulez-vous le revoir ? Demain, ce sera sans espoir. Déjà les prières sont faites, venez vite, comme vous êtes... " et je revins morte à demi, mon pauvre ami, mon seul ami ! POESIES POSTH. JEUNE COMEDIENNE p298 à Fontenay-Les-Roses légère, on la portait ! C' était comme une fête : chaque fleur, pour la voir, semblait lever la tête, le soleil à pleins feux ruisselait dans les champs, une église allumait ses flambeaux et ses chants, les cieux resplendissaient sans nuage, sans blâme, de la morte charmante ils laissaient passer l' âme, et les hommes en bas marchaient silencieux, la rêverie au coeur et l' espérance aux yeux. Plus loin, des moissonneurs penchés sur leur faucille, devinaient et plaignaient ce poids de jeune fille au deuil blanc ; car, pressé de vivre et de souffrir, l' homme partout s' attarde à regarder mourir. p299 Jamais le mois brûlant n' avait vu tant de roses. Pour de plus doux emplois elles semblent écloses. Le chemin les jetait sous les pieds de l' enfant couché, qu' on enlevait de ce sol triomphant. Cet immobile enfant venait d' être Laurence, que sa crédule mère appelait espérance. oui, la mère est crédule en regardant le jour flotter au fond des yeux de l' enfant, son amour ! C' est trop peu d' une vie à cette âme qui s' ouvre : c' est une éternité que la mère y découvre. L' éternité fuyait pour ne plus revenir ; Laurence avait changé de route et d' avenir. La veille, elle avait dit : " six vierges couronnées, dont les âmes au mal ne se sont pas données, demain, le long des bleds, mèneront le convoi, tendront mon dernier voile et prieront Dieu pour moi. Pour moi, s' il est un coin, parmi les hautes herbes, que ne visitent pas les charités superbes, un coin vert où jamais on n' entend rien gémir, j' y voudrais bien aller ! J' y voudrais bien dormir ! S' il vous plaît, qu' on m' y porte ! Il me faut du silence, un saule au doux frisson, que l' air baigne et balance. Sur nous, si dieu le veut, l' aurore passera, et parmi le vent frais l' oiseau seul chantera. Tant de bruits sur la terre ont étourdi mon âme ! Oui, c' est une pitié d' y naître pauvre et femme. Ne me démentez pas, corrupteurs ! ... ah ! Pardon ! Vivez ! J' ai pris sur moi la faute et l' abandon. J' ai bien assez souffert pour que Dieu vous pardonne ! Vivez ! Tous mes pardons à moi, je vous les donne. Mais si quelque autre enfant, la voix pleine de pleurs, vient chanter devant vous, ne souillez plus ses fleurs. p300 Paix ! éloignez d' ici cette musique affreuse... fermez tout... là, c' est bien... ô vierge généreuse, je ne veux plus entendre et regarder que vous : oh ! Que vous êtes calme ! ... oh ! Que vous suivre est doux ! ... puis elle regarda fixe et droit devant elle, tandis que de ses yeux la mémoire infidèle s' effaçait, comme on voit, aux approches du soir, par degrés se ternir les clartés d' un miroir. Un sourire y passa, mais un sourire étrange : on eût dit qu' auprès d' elle, invisible, un autre ange détournait de sa bouche, où la vie hésitait, une coupe inutile à l' espoir qui mentait. -" non ! Je ne veux plus boire ; assez ! Cria Laurence, assez ! Je n' ai plus soif. " et tout devint silence. Les pauvres sur leurs doigts comptaient ses jeunes jours, disant qu' elle était sainte, ayant donné toujours. Toujours elle donnait, cette belle indigente, Madeleine insultée et comme elle indulgente. Dans son rêve fuyant sillonné d' un peu d' or, elle étendait les mains, croyant donner encor. Mais quoi ! Le rossignol soulevé dans la brise s' en retournait à Dieu par l' arceau d' une église, et sous tant de bouquets jetés sur son départ, seul, de tout ce printemps, ne prenait plus sa part. Et comme s' en allait ce lumineux cortège en chantant : " que le Dieu qui mourut la protège ! " prise d' un souvenir qui me serrait la voix, je criai, sans parler : " qu' est-ce donc que je vois ? " p301 alors, posant ma main où la douleur s' élance, je ressentis au coeur comme un grand coup de lance, tel que le recevra tout pauvre coeur humain devant ces corps d' enfants tombés par le chemin. Appelant par son nom la douce pardonnée, presque sans le vouloir je marchais consternée ; puis, rêvant sont front pâle et naguère adoré, la force abandonna mon corps... et je pleurai. Pourtant l' atome ailé, dont le vol se déploie, traçait au fond de l' air mille cercles de joie, l' hirondelle au bec noir acclamait son retour, le cri des coqs lointains sonnait l' heure et l' amour, là-bas, des ramiers blancs flottaient à longues voiles et semblaient, en plein jour, de filantes étoiles : l' arrêt n' avait frappé que sur un jeune sort qui, soumis, s' éteignait sous les doigts de la mort. Dans ce grand requiem formé par la nature, six voix d' enfants poussaient leurs élans sans culture, au fond des bois ombreux mille oiseaux s' ébattaient, et l' on eût dit au loin que les arbres chantaient. Quand la nuit s' étendit sur l' ardent paysage, quand tout bruit s' effaça, l' astre au tendre visage vers une croix nouvelle allongea ses fils d' or, comme un baiser de mère à son enfant qui dort. Dormez, dormez, jeunesse, apaisez vos orages ! Que tout vous soit repos sous ces chastes ombrages ! Nuls vices ne viendront vous tenter en ce lieu : germez dans l' espérance, et laissez faire à Dieu ! POESIES POSTH. CROIS-MOI p302 Si ta vie obscure et charmée coule à l' ombre de quelques fleurs, âme orageuse mais calmée dans ce rêve pur et sans pleurs, sur les biens que le ciel te donne, crois-moi : pour que le sort te les pardonne, tais-toi ! Mais si l' amour d' une main sûre t' a frappée à ne plus guérir, si tu languis de ta blessure jusqu' à souhaiter d' en mourir, p303 devant tous, et devant toi-même, crois-moi : par un effort doux et suprême, vois-tu ! Les profondes paroles qui sortent d' un vrai désespoir n' entrent pas aux âmes frivoles si cruelles sans le savoir ! Ne dis qu' à Dieu ce qu' il faut dire, crois-moi : et couvrant ta mort d' un sourire, POESIES POSTH. POURQUOI ? p304 quand vous suiviez ma trace, j' allais avoir quinze ans, puis la fleur, puis la grâce, puis le feu du printemps. J' étais blonde et pliante comme l' épi mouvant, et surtout moins savante que le plus jeune enfant. J' avais ma douce mère, me guidant au chemin, attentive et sévère quand vous cherchiez ma main. p305 C' est beau la jeune fille qui laisse aller son coeur dans son regard qui brille et se lève au bonheur ! Vous me vouliez pour femme, je le jurais tout bas. Vous mentiez à votre âme, moi, je ne mentais pas. Si la fleur virginale d' un brûlant avenir, si sa plus fraîche annale n' ont pu vous retenir, pourquoi chercher ma trace quand je n' ai plus quinze ans, ni la fleur, ni la grâce, ni le feu du printemps ? POESIES POSTH. CIGALE p306 De l' ardente cigale j' eus le destin, sa récolte frugale fut mon festin. Mouillant mon seigle à peine d' un peu de lait, j' ai glané graine à graine mon chapelet. " j' ai chanté comme j' aime rire et douleurs ; l' oiseau des bois lui-même chante des pleurs ; p307 et la sonore flamme, symbole errant, prouve bien que toute âme brûle en pleurant. " puisque amour vit de charmes et de souci, j' ai donc vécu de larmes, de joie aussi. à présent, que m' importe ! Faite à souffrir, devant, pour être morte, si peu mourir. " la chanteuse penchée cherchait encor de la moisson fauchée quelque épi d' or, quand l' autre moissonneuse, forte en tous lieux, emporta la glaneuse chanter aux cieux. POESIES POSTH. AMOUR DIV. RODEUR p308 Amour, divin rôdeur, glissant entre les âmes, sans te voir de mes yeux, je reconnais tes flammes. Inquiets des lueurs qui brûlent dans les airs, tous les regards errants sont pleins de tes éclairs... c' est lui ! Sauve qui peut ! Voici venir les larmes ! .. ce n' est pas tout d' aimer : l' amour porte des armes. C' est le roi, c' est le maître, et pour le désarmer il faut plaire à l' amour : ce n' est pas tout d' aimer ! POESIES POSTH. LE NID SOLITAIRE p309 Va, mon âme, au-dessus de la foule qui passe, ainsi qu' un libre oiseau te baigner dans l' espace. Va voir ! Et ne reviens qu' après avoir touché le rêve... mon beau rêve à la terre caché. Moi, je veux du silence, il y va de ma vie, et je m' enferme où rien, plus rien ne m' a suivie, et de mon nid étroit d' où nul sanglot ne sort, j' entends courir le siècle à côté de mon sort, le siècle qui s' enfuit grondant devant nos portes, entraînant dans son cours, comme des algues mortes, les noms ensanglantés, les voeux, les vains serments, les bouquets purs, noués de noms doux et charmants. p310 Va, mon âme, au-dessus de la foule qui passe, ainsi qu' un libre oiseau te baigner dans l' espace. Va voir ! Et ne reviens qu' après avoir touché le rêve... mon beau rêve à la terre caché ! POESIES POSTH. FILEUSE L'ENFANT p311 J' appris à chanter en allant à l' école : les enfants joyeux aiment tant les chansons ! Ils vont les crier au passereau qui vole ; au nuage, au vent, ils portent la parole, tout légers, tout fiers de savoir des leçons. La blanche fileuse à son rouet penchée ouvrait ma jeune âme avec sa vieille voix, lorsque j' écoutais, toute lasse et fâchée, toute buissonnière en un saule cachée, pour mon avenir ces thèmes d' autrefois. p312 Elle allait chantant d' une voix affaiblie, mêlant la pensée au lin qu' elle allongeait, courbée au travail comme un pommier qui plie, oubliant son corps d' où l' âme se délie, moi, j' ai retenu tout ce qu' elle songeait : -" ne passez jamais devant l' humble chapelle sans y rafraîchir les rayons de vos yeux. Pour vous éclairer c' est Dieu qui vous appelle, son nom dit le monde à l' enfant qui l' épèle, et c' est, sans mourir, une visite aux cieux. " ce nom comme un feu mûrira vos pensées, semblable au soleil qui mûrit les bleds d' or ; vous en formerez des gerbes enlacées, pour les mettre un jour sous vos têtes lassées comme un faible oiseau qui chante et qui s' endort. " n' ouvrez pas votre aile aux gloires défendues ; de tous les lointains juge-t-on la couleur ? Les voix sans écho sont les mieux entendues ; Dieu tient dans sa main les clefs qu' on croit perdues de tous les secrets lui seul sait la valeur. " quand vous respirez un parfum délectable ne demandez pas d' où vient ce souffle pur : tout parfum descend de la divine table ; l' abeille en arrive, artiste infatigable, et son miel choisi tombe aussi de l' azur. " l' été, lorsqu' un fruit fond sous votre sourire, ne demandez pas : " ce doux fruit, qui l' a fait ? " p313 vous direz : " c' est Dieu, Dieu par qui tout respire ! " en piquant le mil l' oiseau sait bien le dire, le chanter aussi par un double bienfait. " si vous avez peur lorsque la nuit est noire, vous direz : " mon dieu, je vois clair avec vous : vous êtes la lampe au fond de ma mémoire, vous êtes la nuit, voilé dans votre gloire, vous êtes le jour, et vous brillez pour nous ! " " si vous rencontrez un pauvre sans baptême, donnez-lui le pain que l' on vous a donné, parlez-lui d' amour comme on fait à vous-même ; Dieu dira : " c' est bien ! Voilà l' enfant que j' aime ; s' il s' égare un jour, il sera pardonné. " " voyez-vous passer dans sa tristesse amère une femme seule et lente à son chemin, regardez-la bien, et dites : " c' est ma mère, ma mère qui souffre ! " -honorez sa misère, et soutenez-la du coeur et de la main. " enfin, faites tant et si souvent l' aumône, qu' à ce doux travail ardemment occupé, quand vous vieillirez, -tout vieillit, Dieu l' ordonne, - quelque ange en passant vous touche et vous moissonne, comme un lys d' argent pour la vierge coupé. p314 " les ramiers s' en vont où l' été les emmène, l' eau court après l' eau qui court sans s' égarer, le chêne grandit sous le bras du grand chêne, l' homme revient seul où son coeur le ramène, où les vieux tombeaux l' attirent pour pleurer. " -j' appris tous ces chants en allant à l' école : les enfants joyeux aiment tant les chansons ! Ils vont les crier au passereau qui vole ; au nuage, au vent, ils portent la parole, tout légers, tout fiers de savoir des leçons. POESIES POSTH. RUISSEAU SCARPE p315 Oui, j' avais des trésors... j' en ai plein ma mémoire, j' ai des banquets rêvés où l' orphelin va boire. Oh ! Quel enfant des bleds, le long des chemins verts, n' a dans ses jeux errants possédé l' univers ? Emmenez-moi, chemins ! ... mais non, ce n' est plus l' heure, il faudrait revenir en courant où l' on pleure, sans avoir regardé jusqu' au fond le ruisseau dont la vague mouilla l' osier de mon berceau. Il courait vers la Scarpe en traversant nos rues qu' épurait la fraîcheur de ses ondes accrues, et l' enfance aux longs cris saluait son retour qui faisait déborder tous les puits d' alentour. p316 écoliers de ce temps, troupe alerte et bruyante, où sont-ils vos présents jetés à l' eau fuyante : le livre ouvert, parfois vos souliers pour vaisseaux, et vos petits jardins de mousse et d' arbrisseaux ? Air natal ! Aliment de saveur sans seconde, qui nourris tes enfants et les baise à la ronde ; air natal imprégné des souffles de nos champs, qui fais les coeurs pareils et pareils les penchants, et la longue innocence, et le joyeux sourire des nôtres, qui n' ont pas de plus beau livre à lire que leur visage ouvert et leurs grands yeux d' azur, et leur timbre profond d' où sort l' entretien sûr ! ... depuis que j' ai quitté tes haleines bénies, tes familles aux mains facilement unies, je ne sais quoi d' amer à mon pain s' est mêlé, et partout sur mon jour une larme a tremblé, et je n' ai plus osé vivre à poitrine pleine ni respirer tout l' air qu' il faut à mon haleine : on eût dit qu' un témoin s' y serait opposé... vivre pour vivre, oh non ! Je ne l' ai plus osé ! Non ! Le cher souvenir n' est qu' un cri de souffrance ! Viens donc, toi, dont le cours peut traverser la France ! à ta molle clarté je livrerai mon front, et dans tes flots du moins mes larmes se perdront. Viens ranimer le coeur séché de nostalgie, le prendre et l' inonder d' une fraîche énergie ! En sortant d' abreuver l' herbe de nos guérets, viens, ne fût-ce qu' une heure, abreuver mes regrets ! p317 Amène avec ton bruit une de nos abeilles dont l' essaim, quoique absent, bourdonne en mes oreilles ! " elle en parle toujours ! " diront-ils... mais, mon dieu, jeune, on a tant aimé ces parcelles de feu, ces gouttes de soleil dans notre azur qui brille, dansant sur le tableau lointain de la famille, visiteuses des bleds où logent tant de fleurs, miel qui vole émané des célestes chaleurs ! J' en ai tant vu passer dans l' enclos de mon père qu' il en fourmille au fond de tout ce que j' espère, sur toi dont l' eau rapide a délecté mes jours et m' a fait cette voix qui soupire toujours. Dans ce poignant amour que je m' efforce à rendre, dont j' ai souffert longtemps avant de le comprendre, comme d' un pâle enfant on berce le souci, ruisseau, tu me rendrais ce qui me manque ici, ton bruit sourd se mêlant au rouet de ma mère, enlevant à son coeur quelque pensée amère, quand pour nous le donner elle cherchait là-bas un bonheur attardé qui ne revenait pas. Cette mère, à ta rive elle est assise encore ; la voilà qui me parle, ô mémoire sonore ! ô mes palais natals qu' on m' a fermés souvent ! La voilà qui les rouvre à son heureuse enfant ! Je ressaisis sa robe, et ses mains, et son âme ! Sur ma lèvre entr' ouverte elle répand sa flamme ! Non ! Par tout l' or du monde on ne me paîrait pas ce souffle, ce ruisseau qui font trembler mes pas ! POESIES POSTH. RUELLE DE FLANDRE p318 à Madame Desloges, née Leurs dans l' enclos d' un jardin gardé par l' innocence j' ai vu naître vos fleurs avant votre naissance, beau jardin, si rempli d' oeillets et de lilas que de le regarder on n' était jamais las. En me haussant au mur dans les bras de mon frère que de fois j' ai passé mes bras par la barrière pour atteindre un rameau de ces calmes séjours qui souple s' avançait et s' enfuyait toujours ! Que de fois, suspendus aux frêles palissades, nous avons savouré leurs molles embrassades, p319 quand nous allions chercher pour le repos du soir notre lait à la cense, et longtemps nous asseoir sous ces rideaux mouvants qui bordaient la ruelle ! Hélas ! Qu' aux plaisirs purs la mémoire est fidèle ! Errant dans les parfums de tous ces arbres verts, plongeant nos fronts hardis sous leurs flancs entr' ouverts, nous faisions les doux yeux aux roses embaumées qui nous le rendaient bien, contentes d' être aimées ! Nos longs chuchotements entendus sans nous voir, nos rires étouffés pleins d' audace et d' espoir attirèrent un jour le père de famille dont l' aspect, tout d' un coup, surmonta la charmille, tandis qu' un tronc noueux me barrant le chemin m' arrêta par la manche et fit saigner ma main. Votre père eut pitié... c' était bien votre père ! On l' eût pris pour un roi dans la saison prospère... et nous ne partions pas à sa voix sans courroux : il nous chassait en vain, l' accent était si doux ! En écoutant souffler nos rapides haleines, en voyant nos yeux clairs comme l' eau des fontaines, il nous jeta des fleurs pour hâter notre essor ; et nous d' oser crier : " nous reviendrons encor ! " quand on lavait du seuil la pierre large et lisse où dans nos jeux flamands l' osselet roule et glisse, en rond, silencieux, penchés sur leurs genoux, d' autres enfants jouaient enhardis comme nous ; puis, poussant à la fois leurs grands cris de cigales ils jetaient pour adieux des clameurs sans égales, si bien qu' apparaissant tout rouges de courroux de vieux fâchés criaient : " serpents ! Vous tairez-vous ! " quelle peur ! ... jamais plus n' irai-je à cette porte où je ne sais quel vent par force me remporte ? p320 Quoi donc ! Quoi ! Jamais plus ne voudra-t-il de moi ce pays qui m' appelle et qui s' enfuit ? ... pourquoi ? Alors les blonds essaims de jeunes albertines, qui hantent dans l' été nos fermes citadines, venaient tourner leur danse et cadencer leurs pas devant le beau jardin qui ne se fermait pas. C' était la seule porte incessamment ouverte, inondant le pavé d' ombre ou de clarté verte, selon que du soleil les rayons ruisselants passaient ou s' arrêtaient aux feuillages tremblants. On eût dit qu' invisible une indulgente fée dilatait d' un soupir la ruelle étouffée, quand les autres jardins enfermés de hauts murs gardaient sous les verroux leur ombre et leurs fruits mûrs. Tant pis pour le passant ! à moins qu' en cette allée, élevant vers le ciel sa tête échevelée, quelque arbre, de l' enclos habitant curieux, ne franchit son rempart d' un front libre et joyeux. On ne saura jamais les milliers d' hirondelles revenant sous nos toits chercher à tire d' ailes les coins, les nids, les fleurs et le feu de l' été, apportant en échange un goût de liberté. Entendra qui pourra sans songer aux voyages ce qui faisait frémir nos ailes sans plumages, ces fanfares dans l' air, ces rendez-vous épars qui s' appelaient au loin : " venez-vous ? Moi, je pars ! " c' est là que votre vie ayant été semée vous alliez apparaître et charmante et charmée, c' est là que préparée à d' innocents liens j' accourais... regardez comme je m' en souviens ! p321 Et les petits voisins amoureux d' ombre fraîche n' eurent pas sitôt vu, comme au fond d' une crèche, un enfant rose et nud plus beau qu' un autre enfant, qu' ils se dirent entre eux : " est-ce un Jésus vivant ? " c' était vous ! D' aucuns noeuds vos mains n' étaient liées, vos petits pieds dormaient sur les branches pliées, toute libre dans l' air où coulait le soleil, un rameau sous le ciel berçait votre sommeil, puis, le soir, on voyait d' une femme étoilée l' abondante mamelle à vos lèvres collée, et partout se lisait dans ce tableau charmant de vos jours couronnés le doux pressentiment. De parfums, d' air sonore incessamment baisée, comment n' auriez-vous pas été poétisée ? Que l' on s' étonne donc de votre amour des fleurs ! Vos moindres souvenirs nagent dans leurs couleurs, vous en viviez, c' étaient vos rimes et vos proses : nul enfant n' a jamais marché sur tant de roses ! Mon dieu ! S' il n' en doit plus poindre au bord de mes jours, que sur ma soeur de Flandre il en pleuve toujours ! POESIES POSTH. ROUEN R. ANCRIERE p322 Je n' ai vu qu' un regard de cette belle morte à travers le volet qui touche à votre porte, ma soeur, et sur la vitre où passa ce regard, ce fut l' adieu d' un ange obtenu par hasard. Et dans la rue encore on dirait, quand je passe, que l' adieu reparaît à la claire surface. Mais il est un miroir empreint plus tristement de l' image fuyante et visible un moment : ce miroir, c' est mon âme où, portrait plein de larmes, revit la belle morte avec ses jeunes charmes. POESIES POSTH. SOIR D'ETE p323 Le soleil brûlait l' ombre, et la terre altérée au crépuscule errant demandait un peu d' eau ; chaque fleur de sa tête inclinait le fardeau sur la montagne encor dorée. Tandis que l' astre en feu descend et va s' asseoir au fond de sa rouge lumière, dans les arbres mouvants frissonne la prière, et dans les nids : " bonsoir ! Bonsoir ! " p324 pas une aile à l' azur ne demande à s' étendre, pas un enfant ne rôde aux vergers obscurcis, et dans tout ce grand calme et ces tons adoucis le moucheron pourrait s' entendre. POESIES POSTH. L'INNOCENCE p325 Beau fantôme de l' innocence, vêtu de fleurs, toi qui gardes sous ta puissance une âme en pleurs ! ô toi qui devanças nos hontes et nos revers, es-tu si grand que tu surmontes tout l' univers ! Le reste, comme la poussière, s' est envolé, devant le feu de ma paupière tout s' est voilé, p326 tout s' est enfui, flamme et fumée, tout est au vent ; toi seul sur mon âme enfermée planes souvent. Pour courir à ta voix qui crie : " éternité ! " pour monter à Dieu que je prie, j' ai tout jeté. La nuit, pour chasser un mensonge qui me fait peur, ta main, plus forte que le songe, étreint mon coeur. Quelle absence est assez profonde pour te braver, quand ton regard perce le monde pour nous trouver ? De mon âme ont jailli des âmes dignes de toi : au milieu de ces pures flammes, ressaisis-moi ! Beau fantôme de l' innocence vêtu de fleurs, oh ! Garde bien en ta puissance notre âme en pleurs. POESIES POSTH. LAISSE-N. PLEURER p327 Toi qui ris de nos coeurs prompts à se déchirer, rends-nous notre ignorance, ou laisse-nous pleurer ! Promets-nous à jamais le soleil, la nuit même, oui, la nuit à jamais, promets-la-moi ! Je l' aime, avec ses astres blancs, ses flambeaux, ses sommeils, son rêve errant toujours et toujours ses réveils, et toujours, pour calmer la brûlante insomnie, d' un monde où rien ne meurt l' éternelle harmonie ! Ce monde était le mien quand, les ailes aux vents, mon âme encore oiseau rasait les jours mouvants, p328 quand je mordais aux fruits que ma soeur, chère aînée, cueillait à l' arbre entier de notre destinée ; puis, en nous regardant jusqu' au fond de nos yeux, nous éclations d' un rire à faire ouvrir les cieux, car nous ne savions rien. Plus agiles que l' onde, nos âmes s' en allaient chanter autour du monde, lorsqu' avec moi, promise aux profondes amours, nous n' épelions partout qu' un mot : " toujours ! Toujours ! " philosophe distrait, amant des théories, qui n' ôtes ton chapeau qu' aux madones fleuries, quand tu diras toujours que vivre c' est penser, qu' il faut que l' oiseau chante, et qu' il nous faut danser, et qu' alors qu' on est femme il faut porter des roses, tu ne changeras pas le cours amer des choses. Pourquoi donc nous chercher, nous qui ne dansons pas ? Pourquoi nous écouter, nous qui parlons tout bas ? Nous n' allons point usant nos yeux au même livre : le mien se lit dans l' ombre où Dieu m' apprend à vivre. Toi, qui ris de nos coeurs prompts à se déchirer, rends-nous notre ignorance, ou laisse-nous pleurer. Vois, si tu n' as pas vu, la plus petite fille s' éprendre des soucis d' une jeune famille, éclore à la douleur par le pressentiment, pâlir pour sa poupée heurtée imprudemment, prier Dieu, puis sourire en berçant son idole qu' elle croit endormie au son de sa parole : fière du vague instinct de sa fécondité, elle couve une autre âme à l' immortalité. Laisse-lui ses berceaux : ta raillerie amère éteindrait son enfant... tu vois bien qu' elle est mère. p329 à la mère du moins laisse les beaux enfants, ingrats, si Dieu le veut, mais à jamais vivants ! Sinon, de quoi ris-tu ? Va ! J' ai le droit des larmes ; va ! Sur les flancs brisés ne porte pas tes armes. Toi qui ris de nos coeurs prompts à se déchirer, rends-nous notre innocence, ou laisse-nous pleurer ! POESIES POSTH. FIANCEE DU VEUF p330 épouse aujourd' hui fortunée, pour l' épouse aux cieux retournée pourquoi pleurez-vous à genoux ? Qu' a-t-elle besoin de prière ? Au sein de son dieu, de son père, c' est elle qui pleure sur nous. POESIES POSTH. INES p331 Je ne dis rien de toi, toi, la plus enfermée ! Toi, la plus douloureuse, et non la moins aimée ! Toi, rentrée en mon sein ! Je ne dis rien de toi qui souffres, qui te plains, et qui meurs avec moi ! Le sais-tu maintenant, ô jalouse adorée, ce que je te vouais de tendresse ignorée ? Connais-tu maintenant, me l' ayant emporté, mon coeur qui bat si triste et pleure à ton côté ? POESIES POSTH. L'AME ERRANTE p332 Je suis la prière qui passe sur la terre où rien n' est à moi ; je suis le ramier dans l' espace, amour, où je cherche après toi. Effleurant la route féconde, glanant la vie à chaque lieu, j' ai touché les deux flancs du monde, suspendue au souffle de Dieu. Ce souffle épura la tendresse qui coulait de mon chant plaintif, et répandit sa sainte ivresse sur le pauvre et sur le captif. p333 Et me voici louant encore mon seul avoir, le souvenir, m' envolant d' aurore en aurore vers l' infinissable avenir. Je vais au désert plein d' eaux vives laver les ailes de mon coeur, car je sais qu' il est d' autres rives pour ceux qui vous cherchent, seigneur ! J' y verrai monter les phalanges des peuples tués par la faim, comme s' en retournent les anges, bannis, mais rappelés enfin... laissez-moi passer, je suis mère ; je vais redemander au sort les doux fruits d' une fleur amère, mes petits volés par la mort. Créateur de leurs jeunes charmes, vous qui comptez les cris fervents, je vous donnerai tant de larmes que vous me rendrez mes enfants ! POESIES POSTH. TRISTESSE p334 au docteur Veyne si je pouvais trouver un éternel sourire, voile innocent d' un coeur qui s' ouvre et se déchire, je l' étendrais toujours sur mes pleurs mal cachés et qui tombent souvent par leur poids épanchés. Renfermée à jamais dans mon âme abattue, je dirais : " ce n' est rien, " à tout ce qui me tue ; et mon front orageux, sans nuage et sans pli, du calme enfant qui dort peindrait l' heureux oubli. p335 Dieu n' a pas fait pour nous ce mensonge adorable, le sourire défaille à la plaie incurable : cette grâce mêlée à la coupe de fiel, Dieu mourant l' épuisa pour l' emporter au ciel. Adieu, sourire ! Adieu jusque dans l' autre vie, si l' âme, du passé n' y peut être suivie ! Mais si de la mémoire on ne doit pas guérir, à quoi sert, ô mon âme, à quoi sert de mourir ? POESIES POSTH. REFUGE p336 Il est du moins au-dessus de la terre un champ d' asile où monte la douleur ; j' y vais puiser un peu d' eau salutaire qui du passé rafraîchit la couleur. Là seulement ma mère encor vivante sans me gronder me console et m' endort. ô douce nuit, je suis votre servante : dans votre empire on aime donc encor ! Non, tout n' est pas orage dans l' orage ; entre ses coups, pour desserrer le coeur, souffle une brise, invisible courage, parfum errant de l' éternelle fleur. p337 Puis, c' est de l' âme une halte fervente, un chant qui passe, un enfant qui s' endort. Orage, allez ! Je suis votre servante : sous vos éclairs Dieu me regarde encor ! Béni soit Dieu ! Puisqu' après la tourmente, réalisant nos rêves éperdus, vient des humains l' infatigable amante pour démêler les fuseaux confondus. Fidèle mort ! Si simple, si savante, si favorable au souffrant qui s' endort, me cherchez-vous ? Je suis votre servante : dans vos bras nus l' âme est plus libre encor ! POESIES POSTH. DANS UNE EGLISE p338 église ! église où de mon âme, moitié de pleurs, moitié de flamme, et prompt comme l' eau de la mer, coula le flot le plus amer ! église où ma jeunesse blonde, craintive ensemble et vagabonde, attirée aux chants du saint lieu, n' accourait pas toute vers Dieu ! église où chaque dalle usée, d' un tendre poids scandalisée, dénonça deux ans, jour par jour, des pas que rejoignait l' amour ! p339 église où mon heure allait vite pour rencontrer à l' eau bénite une autre âme que j' y voyais, une main qu' ailleurs je fuyais ! église vainement austère, où le doux encens de la terre, ruisselant sur mes longs cheveux, égarait le cours de mes voeux ! église où mon humble famille, moins morte aux soupirs de sa fille, planait sur mon sort combattu et criait dans l' air : " que veux-tu ? " le savais-je, ô Dieu de mon père ? Où va-t-on vers ce qu' on espère ? Où fuit-on l' ombre de ses pas ? ... Dieu ! Savais-je où l' on n' aime pas ! Dieu des larmes, le sais-je encore ? Je n' ai su qu' un mal qui dévore, un mal dont on n' ose souffrir, ni vivre, ô mon Dieu ! Ni mourir. église ! église, ouvrez vos portes et vos chaînes douces et fortes aux élancements de mon coeur qui frappe à la grille du choeur. Ouvrez ! Je ne suis plus suivie que par moi-même et par la vie qui fait chanceler sous son poids mon âme et mon corps à la fois. p340 Ouvrez ! Je suis triste et blessée, seule sous mon aile abaissée ; il n' est plus de pas sur mes pas, ni d' âme qui me parle bas. Ouvrez à mon sort sans patrie, flottant comme une algue flétrie ! Des deux voix tendres d' autrefois vous n' entendrez plus qu' une voix ! POESIES POSTH. NUIT DE MON AME p341 Par un rêve dont la flamme éclairait mes yeux fermés, la nuit emporta mon âme où dorment nos morts aimés. Sous ma fervente lumière le sol tressaille et se fend, et je ressaisis ma mère qui renaît pour son enfant ! " tu viens donc ! " dit la chère ombre dont la voix m' ouvre le coeur ; " tu sais donc qu' en ce lieu sombre tout spectre attend le bonheur ! p342 Viens, ne crains pas leur silence ni leurs yeux ouverts sans voir : le sommeil qui les balance n' a de vivant que l' espoir. " l' espoir, ô ma bien-aimée, sève qui remonte à Dieu, vigne errante et parfumée qui fleurit même en ce lieu ; l' espoir, cette étreinte immense qui joint tous les univers, ne sens-tu pas qu' il commence d' unir au moins nos revers ? " comme aux chaleurs d' une serre l' homme fait germer ses fleurs, le trépas qui nous enserre ici fait germer nos coeurs. à travers le dernier voile tendu sur l' autre avenir, nous voyons la double étoile de l' aube et du souvenir. " que de sources éternelles dans ces lointains toujours beaux ! Que d' arbres aux fleurs nouvelles sur ces routes sans tombeaux ! Vois ! Que d' immortelles vies te recevront avec moi ! Vois ! Que de mères suivies d' enfants aimés comme toi ! " sous une forme reprise et qui nous ressemblera, p343 avec un cri de surprise chacun se reconnaîtra. " quoi, c' est lui ! C' est toi ! C' est elle ! " retentira de partout, et l' on proclamera belle la mort vivante et debout ! " jette donc loin tes colères contre d' innocents ingrats ; le flambeau dont tu t' éclaires te voit si tendre en mes bras ! Cesse d' essayer la haine, faite pour la mépriser : c' est perdre à river ta chaîne la force de la briser. " adieu, fille de mes larmes, revue à force d' amour ! Quand le temps rompra ses armes, tu me suivras au grand jour. à ton épreuve asservie, va plaindre les plus souffrants, et pour gagner l' autre vie retourne avec les mourants. " l' ombre alors pressa ma lèvre d' un baiser lent et profond, qui d' une indicible fièvre fait encor battre mon front. Montez, mon humble courage sous les insultes du sort : j' irai plus haut que l' orage dans les ailes de la mort ! POESIES POSTH. QUE MON NOM p344 Que mon nom ne soit rien qu' une ombre douce et vaine qu' il ne cause jamais ni l' effroi ni la peine ! Qu' un indigent l' emporte après m' avoir parlé et le garde longtemps dans son coeur consolé ! POESIES POSTH. PRISONS PRIERES p345 Pleurez ! Comptez les noms des bannis de la France ; l' air manque à ces grands coeurs où brûle tant d' espoir ; jetez la palme en deuil au pied de leur souffrance, et passons : les geôliers seuls ont droit de les voir ! Passons : nos bras pieux sont sans force et sans armes ; nous n' allons point traînant de fratricides voeux ; mais, femmes, nous portons la prière et les larmes, et Dieu, le dieu du peuple, en demande pour eux. Voyez vers la prison glisser de saintes âmes. Salut ! Vous qui cachez vos ailes ici-bas ! Sous vos manteaux mouillés et vos pâleurs de femmes que de cendre et de boue ont entravé vos pas ! p346 Salut ! Vos yeux divins rougis de larmes vives reviennent se noyer dans ce monde étouffant. Vous errez, comme alors, au jardin des olives ; car le Christ est en peine et Judas triomphant. Oui, le Christ est en peine, il prévoit tant de crimes ! Lui dont les bras cloués ont brisé tant de fers, il revoit dans son sang nager tant de victimes, qu' il veut mourir encor pour fermer les enfers ! Courez, doux orphelins, montez dans la balance, priez pour les méchants qui vivent sans remords, rachetez les forfaits des pleurs de l' innocence, et dans un flot amer lavez nos pauvres morts ! Et nous, n' envoyons plus à des guerres impies nos fils adolescents et nos drapeaux vainqueurs. Avons-nous amassé nos pieuses charpies pour les baigner du sang le plus pur de nos coeurs ! Pitié ! Nous n' avons plus le temps des longues haines : la haine est basse et sombre ; il fait jour ! Il fait jour ! ô France ! Il faut aimer, il faut rompre les chaînes, ton Dieu, le dieu du peuple, a tant besoin d' amour ! POESIES POSTH. CITOYEN RASPAIL p347 Comme l' ardent mineur ensevelit sous terre de ses yeux patients les rayons purs et chauds, brûle ta lampe au ciel, martyr humanitaire, toi dont le laurier d' or croît au fond des cachots. Quand ressuscitera ta jeunesse engloutie, tes radieux regards plongeant dans l' avenir, rallumés au soleil de l' immense patrie, heureux d' avoir pleuré, n' auront plus qu' à bénir. POESIES POSTH. LES SEPARES p348 N' écris pas ! Je suis triste, et je voudrais m' éteindre ; les beaux étés, sans toi, c' est l' amour sans flambeau. J' ai refermé mes bras qui ne peuvent t' atteindre ; et, frapper à mon coeur, c' est frapper au tombeau. N' écris pas ! N' écris pas ! N' apprenons qu' à mourir à nous même. Ne demande qu' à Dieu... qu' à toi si je t' aimais. Au fond de ton silence écouter que tu m' aimes, c' est entendre le ciel sans y monter jamais. N' écris pas ! p349 N' écris pas ! Je te crains ; j' ai peur de ma mémoire ; elle a gardé ta voix qui m' appelle souvent. Ne montre pas l' eau vive à qui ne peut la boire. Une chère écriture est un portrait vivant. N' écris pas ! N' écris pas ces deux mots que je n' ose plus lire : il semble que ta voix les répand sur mon coeur, que je les vois briller à travers ton sourire ; il semble qu' un baiser les empreint sur mon coeur. N' écris pas ! POESIES POSTH. COURONNE EFFEUIL. p350 J' irai, j' irai porter ma couronne effeuillée au jardin de mon père où revit toute fleur ; j' y répandrai longtemps mon âme agenouillée : mon père a des secrets pour vaincre la douleur. J' irai, j' irai lui dire, au moins avec mes larmes : " regardez, j' ai souffert... " il me regardera, et sous mes jours changés, sous mes pâleurs sans charmes, parce qu' il est mon père il me reconnaîtra. Il dira : " c' est donc vous, chère âme désolée la terre manque-t-elle à vos pas égarés ? Chère âme, je suis Dieu : ne soyez plus troublée ; voici votre maison, voici mon coeur, entrez ! " p351 ô clémence ! ô douceur ! ô saint refuge ! ô père ! Votre enfant qui pleurait vous l' avez entendu ! Je vous obtiens déjà puisque je vous espère et que vous possédez tout ce que j' ai perdu. Vous ne rejetez pas la fleur qui n' est plus belle ; ce crime de la terre au ciel est pardonné. Vous ne maudirez pas votre enfant infidèle, non d' avoir rien vendu, mais d' avoir tout donné. POESIES POSTH. LOIN DU MONDE p352 Entrez, mes souvenirs, ouvrez ma solitude ! Le monde m' a troublée ; elle aussi me fait peur. Que d' orages encore et que d' inquiétude avant que son silence assoupisse mon coeur ! Je suis comme l' enfant qui cherche après sa mère, qui crie, et qui s' arrête effrayé de sa voix. J' ai de plus que l' enfant une mémoire amère : dans son premier chagrin, lui, n' a pas d' autrefois. Entrez, mes souvenirs, quand vous seriez en larmes, car vous êtes mon père, et ma mère, et mes cieux ! Vos tristesses jamais ne reviennent sans charmes ; je vous souris toujours en essuyant mes yeux. p353 Revenez ! Vous aussi, rendez-moi vos sourires, vos longs soleils, votre ombre, et vos vertes fraîcheurs, où les anges riaient dans nos vierges délires, où nos fronts s' allumaient sous de chastes rougeurs. Dans vos flots ramenés quand mon coeur se replonge, ô mes amours d' enfance ! ô mes jeunes amours ! Je vous revois couler comme l' eau dans un songe, ô vous, dont les miroirs se ressemblent toujours ! POESIES POSTH. RENONCEMENT p354 Pardonnez-moi, seigneur, mon visage attristé, vous qui l' aviez formé de sourire et de charmes ; mais sous le front joyeux vous aviez mis les larmes, et de vos dons, seigneur, ce don seul m' est resté. C' est le moins envié, c' est le meilleur peut-être. Je n' ai plus à mourir à mes liens de fleurs ; ils vous sont tous rendus, cher auteur de mon être, et je n' ai plus à moi que le sel de mes pleurs. Les fleurs sont pour l' enfant ; le sel est pour la femme : faites-en l' innocence et trempez-y mes jours, seigneur ! Quand tout ce sel aura lavé mon âme, vous me rendrez un coeur pour vous aimer toujours ! p355 Tous mes étonnements sont finis sur la terre, tous mes adieux sont faits, l' âme est prête à jaillir pour atteindre à ses fruits protégés de mystère que la pudique mort a seule osé cueillir. ô sauveur ! Soyez tendre au moins à d' autres mères, par amour pour la vôtre et par pitié pour nous ! Baptisez leurs enfants de nos larmes amères, et relevez les miens tombés à vos genoux ! POESIES POSTH. A MA SOEUR CECILE p356 Cache-les dans ton coeur, toi dont le coeur pardonne, ces bouquets imprudents qui fleurissaient en moi ; c' est toute une âme en fleur qui s' exhale vers toi ; aux autres, je l' entr' ouvre : à toi, je te la donne. POESIES POSTH. L'AMIE p357 Quand mon ombre au soleil tremble seule et s' incline, quand je cherche des pas à l' entour de mes pas, quand j' écoute attentive et que je dis tout bas : " personne ! " une jeune ombre, éternelle, divine, se lève et me répond : " me voici, Marceline ! Ne dis jamais : " personne ! " où l' abandon te prend. Si tu montes vers Dieu, je suis sur la colline ; si tu descends en pleurs, je descends en pleurant. " -et mon âme s' écrie : " oh ! Bonsoir, Albertine ! " POESIES POSTH. DANSES DE LORMONT p358 poursuivant les nuées de nos chansons, de main en main nouées, dansons, dansons ! Nous sommes de Lormont les blanches demoiselles. La brise nous soulève et nous porte en avant : on dirait qu' à nos pieds la danse met des ailes pour nous jeter au vent ! Poursuivant les nuées de nos chansons, de main en main nouées, dansons, dansons ! p359 Avec sa grande voix la mer nous accompagne. La mer qui bat la grève et qui rompt les roseaux, en nous voyant d' en bas planer sur la montagne, nous prend pour des oiseaux. Poursuivant les nuées de nos chansons, de main en main nouées, dansons, dansons ! Allez, la mer ! Allez, navire enflé de voiles ; la danse vous salue au fond de vos couleurs ! Allez ! Pour vous pousser vers les bonnes étoiles, nous vous jetons des fleurs. Poursuivant les nuées de nos chansons, de main en main nouées, dansons, dansons ! Regardez, regardez la montagne enflammée ! C' est Lormont qui s' allume au coucher du soleil. Regardez sur son front tourner la ronde aimée, comme un cercle vermeil ! Poursuivant les nuées de nos chansons, de main en main nouées, dansons, dansons ! POESIES POSTH. LA PAUVRE FILLE p360 à toi le monde ! à toi la vie ! à toi tout ce que l' homme envie ! Mais dans l' ombre et sans me nommer, à moi le ciel ! à moi le bonheur de t' aimer ! Tu n' en sauras rien sur la terre : flamme invisible en ton chemin, je vivrai d' un ardent mystère sans avoir rencontré ta main. à toi le monde ! à toi la vie ! à toi tout ce que l' homme envie ! Mais dans l' ombre et sans me nommer, à moi le ciel ! à moi le bonheur de t' aimer ! p361 Jeune aigle, amour d' une hirondelle, qui te cache ses humbles jours, va planer loin d' un coeur fidèle dont le cri te suivra toujours. à toi le monde ! à toi la vie ! à toi tout ce que l' homme envie ! Mais dans l' ombre et sans me nommer, à moi le ciel ! à moi le bonheur de t' aimer ! POESIES POSTH. LA VOIX PERDUE p362 ma fille Inès. La Jeune Fille. Ma mère, entendez-vous, quand la lune est levée, l' oiseau qui la salue en veillant sa couvée ? Ne fait-il pas rêver les arbres endormis ? Pourquoi chante-t-il seul ! Il n' a donc pas d' amis ? p363 La Mère. Il en a ! Des bannis il soulage la route ; dans tous ces nids couchés on le bénit sans doute. Il parle à quelque mère humble et pareille à moi, à quelque enfant sauvage et charmant comme toi. La Jeune Fille. Que je l' aime ! Avec nous que je voudrais le prendre ! Tout ce qu' il chante à Dieu que je voudrais l' apprendre ! Lui, s' il voulait venir, heureux dans notre amour, nous lui ferions aimer le monde et le grand jour. La Mère. Il mourrait. Son destin est d' être solitaire, de jeter ses sanglots, libre, entre ciel et terre ; d' attacher sa compagne, humble et pareille à moi, à son doux nid sauvage et charmant comme toi. On a dit qu' autrefois, au sein d' une famille, il vécut sous un front brûlant de jeune fille. Cet être harmonieux aimait l' ombre et les fleurs ; nul ne pouvait l' entendre et retenir ses pleurs. Rossignol, il chantait aux errantes étoiles ; jeune fille, il pleurait, dérobé sous ses voiles. La Jeune Fille. Et la mère ? La Mère. était tendre et fière autant que moi de son enfant sauvage et charmant comme toi. p364 La Jeune Fille. Après ? ... La Mère. De ce front pâle où frissonnaient ses ailes, l' oiseau voulait sortir et s' envoler par elles. Un jour, forçant le voile où gémissait sa voix, il emporta le timbre et s' enfuit dans les bois. La Jeune Fille. Après ? ... La Mère. L' enfant rêveur n' aima plus qu' en silence, cherchant toujours le saule où l' oiseau se balance. La Jeune Fille. Et la mère ? La Mère. Suivit, tendre et pareille à moi, son doux enfant muet et charmant comme toi. POESIES POSTH. LES OISEAUX p365 Caravane aux voix enflammées, légers navigateurs du vent, petites âmes emplumées qu' une fleur héberge souvent, peuple d' en haut, joyeux mystère, donnez votre exemple à la terre, vous qui suivez la même loi ! Vous qui chantez le même roi ! Sous l' arceau de la vieille église ou dans l' arbre en fleur du chemin, le coeur au nid, l' aile à la brise, harmonistes du genre humain, p366 peuple d' en haut, joyeux mystère, donnez votre exemple à la terre, vous qui suivez la même loi ! Quand vos délirantes roulades font sourire un morne empereur, vous versez les mêmes aubades dans l' oreille du laboureur. Peuple d' en haut, joyeux mystère, donnez votre exemple à la terre, vous qui suivez la même loi ! Exempts de nos durs anathèmes, vous vous épousez dans les airs, et multipliant vos baptêmes vous peuplez gaîment l' univers. Peuple d' en haut, joyeux mystère, donnez votre exemple à la terre, vous qui suivez la même loi ! Sans clefs, sans portes, sans ferrailles, sans rideau, pour y voir plus clair, vos loyers pendent aux murailles que l' homme fait payer si cher. Peuple d' en haut, joyeux mystère, donnez votre exemple à la terre, vous qui suivez la même loi ! Jamais un triste plan de guerre n' a rassemblé votre conseil, p367 et vous ne vous attroupez guère que pour saluer le soleil. Peuple d' en haut, joyeux mystère, donnez votre exemple à la terre, vous qui suivez la même loi ! Levés avec l' aube levée, montant vers Dieu dans sa lueur, au voisin de votre couvée vous n' allez pas chanter malheur. Peuple d' en haut, joyeux mystère, donnez votre exemple à la terre, vous qui suivez la même loi ! Dans vos luttes d' amour sans larmes, musiciens toujours d' accord, vous rendez seulement les armes à qui chantera le plus fort. Peuple d' en haut, joyeux mystère, donnez votre exemple à la terre, vous qui suivez la même loi ! Si vos nids dans nos paysages sont menacés par les chasseurs, vous allez loger aux nuages, plus libres que vos oppresseurs ! Peuple d' en haut, joyeux mystère, donnez votre exemple à la terre, vous qui suivez la même loi ! p368 D' une divine sépulture honorant vos frêles débris, orchestre ailé de la nature, les cieux vous servent-ils d' abris ? Peuple d' en haut, joyeux mystère, donnez votre exemple à la terre, vous qui suivez la même loi ! Car jamais on n' a vu la trace de vos corps tombés dans les bois, où vous ne laissez que la grâce d' un écho rempli de vos voix. Peuple d' en haut, joyeux mystère, donnez votre exemple à la terre, vous qui suivez la même loi ! Ah ! Je sens que je fus colombe, en voyant vos ailes s' ouvrir ; et pour vous suivre par la tombe, j' ai déjà moins peur de mourir. Peuple d' en haut, joyeux mystère, donnez votre exemple à la terre, vous qui suivez la même loi ! Vous qui chantez le même roi ! Source: http://www.poesies.net